Chasse à l’homme (John Woo, 1993)

de le 16/03/2016
 
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Alors qu’une sortie française de son diptyque The Crossing est annoncée l’an prochain dans un remontage, et que Manhunt se profile avec Lee Byung-hun au casting, retour sur la première expérience américaine de John Woo. Sorti il y a 23 ans, Chasse à l’homme marque la rencontre entre les cinéastes de The Killer et Evil Dead, ainsi que l’interprète de Bloodsport. Une rencontre atypique, ayant permis au maitre hongkongais de se lancer à l’assaut d’Hollywood.

Chasse a l'homme 1Déjà sollicité par Martin Scorsese, Oliver Stone et Joel Silver pour travailler aux États Unis suite à la découverte de The Killer dans divers festivals, John Woo répond positivement à l’offre d’Universal sur Chasse à l’homme, initialement prévu pour Andrew Davis (Le fugitif). Le studio charge Sam Raimi, grand fan du cinéaste, de superviser le projet en tant que « producteur exécutif » et de remplacer ce dernier au cas où il échouerait. Dans un premier temps John Woo souhaite confier le rôle principal à Kurt Russell, mais ce dernier étantindisponible le cinéaste se rabat sur Jean-Claude Van Damme, qu’il connait depuis le tournage de Double Impact. C’est d’ailleurs l’interprète de Kickboxer qui convainc le cinéaste d’accepter le projet, en même temps qu’il co-produit le film par l’entremise de son père Eugene Van Varenberg et son associé Moshe Diamant. Lance Henriksen et Arnold Vosloo sont enthousiastes à l’idée de collaborer avec John Woo. La future mère de Red Mist dans Kick Ass, Yancy Butler, effectue ses débuts à l’écran, tandis que Ted Raimi fait un caméo. Sam charge son monteur Bob Murawski d’épauler le cinéaste tout comme l’équipe de KNB EFX Group. Le tournage prend place en Nouvelle Orléans pour une durée de 65 jours.

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Peu à l’aise avec l’anglais le cinéaste demande à son chef opérateur Russell Carpenter, futur Oscarisé pour Titanic, de faire des plans « à la Sam Peckinpah ». Van Damme, en pleine mégalomanie, cherche à montrer au réalisateur comment coordonner certaines scènes d’action et change le climax initialement prévu. Lors de la post production, le cinéaste doit repasser six fois devant la MPAA afin d’obtenir le classement R au lieu du NC-17 envisagé. Van Damme et son monteur en profitent pour modifier l’ensemble et recentrer le métrage sur son personnage. La durée du film initialement prévue à 127 minutes est réduite à 97. Une production quelque peu mouvementée qui pourtant n’aura pas totalement eu raison de John Woo, comme en atteste le résultat final. Le générique décrivant la chasse effectué par les clients d’Emil Fouchon (Lance Henriksen) sur Douglas Binder (Chuck Pfarrer, également scénariste du film) témoigne de la virtuosité du cinéaste via l’utilisation astucieuse de la steadycam pour simuler une vue subjective. Passé cette introduction efficace, Chasse à l’homme se concentre sur le parcours de Natasha Binder (Yanci Butler) cherchant à retrouver son père dans les rues de  Nouvelle-Orléans. Comme son titre l’indique le long métrage de John Woo se veut une variation moderne des Chasses du comte Zaroff immortalisé par le film éponyme de Irving Pichel et Ernest B. Schoedsack en 1932. Le scénario transpose intelligemment l’ancêtre du survival dans le sud des États Unis, en faisant des sans abris des victimes prêts à risquer leur vie contre un peu d’argent. Le bidonville présenté à l’écran fait écho au début d’Une balle dans la tête et par extension à l’enfance de Woo. Tout comme l’allure aristocratique d’Emil Fouchon (Lance Henriksen) évoque les différents « Bad Guy » parsemant la filmographie du cinéaste d’À toute épreuve.

Chasse a l'homme 3Si ce postulat est propice à une violente critique socio politique, le film délaisse petit à petit son formidable potentiel allégorique pour se recentrer sur l’enquête mené par Chance Boudreaux (Jean-Claude Van Damme). Si l’interprète de Full Contact reste une personnalité attachante dont le parcours et la philosophie de vie force le respect (voir Dans la peau de Jean-Claude Van Damme et l’hommage rendu dans Sense8 pour s’en convaincre), et capable d’une interprétation mémorable dans JCVD, la majorité de ses prestations demeurent catastrophiques. Chasse à l’homme n’y fait pas exception, le comédien affublé d’un look improbable s’avère peu concerné en dehors des High Kicks ayant fait sa renommée et présent plus que de raison à l’écran. Des défauts que l’on retrouve jusque dans le background de Boudreaux, un ancien soldat devenu sans abri, qui renvoie aux précédents personnages campés par l’acteur. Des éléments qui tentent de transformer un survival moderne et subversif en véhicule à la gloire de sa star. Pourtant à contrario de nombreux collègues étrangers ou issus de la scène indépendante, John Woo ne se laisse pas abattre et tente d’imposer coûte que coûte son style sur cette commande.

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Si l’iconisation de Van Damme laisse fortement à désirer, sa première bagarre bénéficie de ralentis à l’impact beaucoup plus viscéral qu’à l’accoutumée. Si le cinéaste doit se plier aux caprices de sa vedette notamment lors des cascades, il parvient à maintenir la trajectoire de son récit durant la première heure. Trop souvent considéré comme un simple faiseur de scènes d’action spectaculaires, John Woo a pourtant constamment magnifié le genre pour développer un langage filmique d’une puissance émotionnelle peu commune, à même d’être réutilisé dans d’autres genres. À l’instar de son « caper movie » Les associés avec Chow Yun-Fat, Woo propose une mise en scène élégante dont les nombreuses idées visuelles : extreme close up, champ-contre champ en travelling, transitions par « freeze frame », surgissement dans le cadre…. permettent d’élever le niveau. Le deuxième tiers du métrage, une longue poursuite dans le bayou, perd grandement en qualité. La faute à plusieurs éléments (une scène incongrue avec un serpent à sonnettes, le personnage d’Oncle Douvee) qui transforme ce survival en un condensé d’imagerie « redneck » qui s’accorde très mal avec l’humanisme et le romantisme du cinéaste. Cependant le climax, situé dans un hangar rempli de masques de carnaval, rattrape l’ensemble. Une scène qui n’est pas sans rappeler l’assaut du repère de Peyton Westlake dans Darkman (sur lequel Pfarrer fut co scénariste) et celui dans l’hôpital d’À toute épreuve.

Chasse a l'homme 5Le cinéaste utilise pleinement la scénographie du lieu et propose quelques morceaux de bravoures qui trouve leurs paroxysmes à travers des idées de mises en scènes qui font sens avec le récit. L’utilisation du reflet sur un casque et une vitre en flamme pour prévenir d’une menace. Mais surtout un face à face entre Boudreaux et van Cleef (Arnold Vooslo) que l’on retrouvera dans la scène centrale de Volte/face quatre ans plus tard. En dépit d’un gag final déplacé, ce final laisse le spectateur sur les rotules. Doté d’un budget de 18 millions de dollars, le film en rapportera plus de 32 lors de sa sortie américaine en août 1993, en dépit de critiques négatives. Van Damme continua sur sa lancée en invitant Tsui Hark et Ringo Lam à le diriger sur d’autres projets. Avec le recul John Woo considéra Chasse à l’homme comme une « carte de visite » à l’attention des majors. Un avis qui résume bien le film.

En dépit d’importants défauts qui l’empêchent d’être au niveau des plus belles réussites de John Woo, Chasse à l’homme n’en demeure pas moins une œuvre intéressante dans la filmographie de ses instigateurs s’imposant facilement comme l’un des meilleurs films avec Van Damme, aux côtés de Piège à Hong Kong et Replicant. Bien que fortement inégal, ce long métrage prouve qu’un cinéaste se battant pour ses idées vaut mieux qu’un autre ayant abandonné. À méditer.

FICHE FILM
 
Synopsis

Chance, un sans abri de la Nouvelle Orléans, accepte d'aider Natasha Binder à retrouver son père. Il ne tarde pas à découvrir le corps de ce dernier, un ancien officier des Forces Spéciales, éliminé par le gang des chasseurs d'hommes du cruel Emil Fouchon. Ce dernier lance son gang après Chance...