Captives (Atom Egoyan, 2014)

de le 17/05/2014
 
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Avec ses derniers films sur une pente franchement descendante, la sélection d’un film d’Atom Egoyan, avec le souvent très mauvais Ryan Reynolds en tête d’affiche, en compétition à Cannes pouvait laisser songeur. Pourtant, il signe avec Captives un grand et beau thriller jouant avec les codes du genre et s’impose avec Prisoners comme une des plus intéressantes propositions de thriller alternatif du moment. Le tout écrit et filmé avec une élégance qui n’a que peu d’équivalent, de quoi transcender un récit qui, pris dans sa linéarité, s’avère on ne peut plus classique.

Captives 1Atom Egoyan aime briser le miroir des apparences, gratter le vernis de la haute société et prendre son public à revers. S’il ne revient pas au niveau de De Beaux lendemains ou du Voyage de Felicia, Captives est un exercice de déconstruction fascinant car, de par sa structure littéralement explosée, joue avec toutes les attentes du spectateur rompu au genre. Une déconstruction qui intervient essentiellement au niveau de la narration, les plans se situant plutôt au niveau d’une étonnante forme de reconstruction, Atom Egoyan utilisant intelligemment sa science de la mise en scène pour créer de l’image porteuse de sens, toujours plus efficace que mille discours. L’ensemble est tellement précis, tellement maîtrisé, que la moindre faute saute immédiatement aux yeux, à l’image d’un vilain faux raccord qui n’a rien à faire dans une œuvre aussi juste. Car c’est essentiellement cette précision qui permet à Captives de sortir du lot, tout en restant assez classique au niveau du contenu. Même si à ce niveau, Egoyan se permet également de sortir du cadre imposé.

Captives 3

Il serait trop simple de n’y voir qu’une énième variation autour de Twin Peaks ou une resucée de Prisoners tant le film vogue vers d’autres horizons. Atom Egoyan déconstruit, et donc dissèque, l’impitoyable mécanique permettant de raconter via le thriller la pire des monstruosités : le kidnapping, la séquestration et l’abus sexuel sur mineur. En brisant la ligne temporelle, sans user d’un quelconque artifice visuel pour marquer un flashback (pas de filtres, pas de repères écrits, à peine quelques détails physiques chez les personnages auxquels il convient de prêter une grande attention), il sème un trouble très déstabilisant. Un peu comme s’il prenait chaque passage obligé du genre, qui est à la mode aussi bien en Amérique du Nord qu’en Corée du Sud par exemple, pour le positionner précisément là où sa signification n’a plus rien à voir. Ainsi, il ouvre par exemple son film en montrant très clairement qui sera le monstre de son histoire, le temps d’un mouvement de caméra tout simplement majestueux, aussi opératique que les goûts musicaux du bonhomme (incarné par un Kevin Durand grisonnant, moustachu et plutôt flippant). Dès le départ, l’élégance de cette mise en scène, son ampleur, impressionnent tout en s’imposant comme un modèle d’exposition. Il suffit de moins de 10 plans, Egoyan étant toujours adepte de beaux plans séquences, pour définir les enjeux de ce récit, et ce sans prononcer une seule parole. Du pur cinéma en somme.

Captives 5Captives, globalement, renoue avec des thèmes chers à son réalisateur qui tient à redresser la barre d’une carrière sur le déclin. Il cherche à affirmer le pédigrée de cette œuvre par tous les moyens, que ce soit par la présence de Bruce Greenwood ou cet univers enneigé, ce récit tournant autour de la disparition d’un enfant et cette société pleine de secrets qui ne sont pas sans rappeler De Beaux lendemains. Atom Egoyan y plaque une autre de ses vieilles obsessions, celle pour le voyeurisme, qui prend ici des allures franchement sadiques à tous les niveaux. Il utilise ces images de façon carrément hitchcockienne, une filiation d’autant plus logique que, comme le maître du suspense, le réalisateur canadien fait partie de ces grands cinéastes capables de vriller la perception du spectateur en orientant son regard dans le cadre comme bon lui semble. Ce voyeurisme est traité via le prisme de la technologie en pleine expansion, Captives cherchant de manière pas toujours très heureuse à mettre en lumière les dangers de cette dernière et en particulier d’internet, zone de chasse terrifiante pour les prédateurs sexuels. Le message est parfois un peu lourdaud, mais il pointe du doigt une certaine réalité donc difficile de lui en vouloir.

Captives 4

Captives est bien plus intéressant, voire carrément fascinant, quand sa structure vient remettre en cause les différentes attentes liées à l’essence du genre. Comment se voit traitée la culpabilité du père, qu’il s’agisse de la suspicion des forces de l’ordre ou la réaction épidermique d’une mère blessée dans sa chair. Comment porter un regard nouveau sur l’éternel jeune loup de la police, surdoué aux méthodes expéditives. Comment repousser le vice de la cruauté envers tous ces personnages qui semblent habiter un monde peuplé de monstres cherchant à l’avaler. Comment traiter ce sujet tellement vu et revu du syndrome de Stockholm. Autant de questions auxquelles Atom Egoyan s’efforce d’apporter des réponses étonnantes, quelquefois un peu bêtes mais généralement très élégantes. Captives, au delà de son simple propos, creuse évidemment le sujet de l’enfermement qui s’opère lorsqu’un couple perd son enfant, mais également celui dans lequel acceptent de vivre ces policiers dont le métier est de traquer des pédophiles en ligne, de les piéger dans le monde réel, de se confronter à la monstruosité à visage humain. Le film n’est jamais obscène, toujours délicat, peut-être un brin trop démonstratif dans son utilisation d’une bande son massive, mais souvent très juste. Juste dans son analyse de la mécanique du genre qu’il vient gentiment remettre en cause et quelque part repenser, mais également dans son émotion. Il y a cette scène, dont est tirée l’image ci-dessus, à la fois si belle et si cruelle, comme suspendue dans le temps, presque surréaliste, qui s’avère tout simplement bouleversante car elle répond à une construction très précise de personnages.

Captives 2Là où Captives fait très fort, c’est que ces personnages existent tous, et leurs différentes interactions également. Cela vient autant de l’écriture que de la direction d’acteurs. Une écriture redoutable, même si le final se laisse un peu aller à des éléments très convenus. Ryan Reynolds y est formidable car on ne reconnait jamais l’acteur, on voit juste un homme rongé par la culpabilité et qui consacre désormais sa vie à chercher sa fille, avec ses moyens limités. Les personnages sont vrais et le jeu voyeuriste y est d’autant plus cruel, les monstres sont d’autant plus monstrueux et l’ensemble est d’autant plus puissant. Extrêmement efficace, très loin d’être bête et globalement somptueux, Captives sonne le réveil d’Atom Egoyan et s’impose surtout comme un thriller virtuose, aussi noir que le désert qui l’abrite est blanc, troublant dans sa capacité à remettre en cause ce qui ressemblait à une certitude, et qui embrasse le genre avec toute la déférence qu’il fallait.

FICHE FILM
 
Synopsis

Huit ans après la disparition de Cassandra, quelques indices troublants semblent indiquer qu'elle est toujours vivante.
La police, ses parents et Cassandra elle-même, vont essayer d'élucider le mystère de sa disparition.