Captain America : le soldat de l’hiver (Anthony & Joe Russo, 2014)

de le 17/03/2014
 
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Avertissement : la critique qui suit contient des spoilers sur l’histoire du film Captain America : le soldat de l’hiver. Il est hautement recommandé d’avoir vu le film avant de lire cette critique afin de pouvoir apprécier pleinement l’histoire.

Après avoir emporté l’adhésion d’un très large public avec Avengers, il eut été illogique de penser que l’orientation lisse et aseptisée des films Marvel Studios allait changer avec sa phase 2 débutée il y a un an avec Iron Man 3 puis Thor : le monde des ténèbres. Et pourtant Captain America : le soldat de l’hiver défie radicalement les attentes en prenant à contre-courant la marche d’une franchise qui s’émancipe définitivement de son carcan hégémonique pour offrir aux spectateurs ce qu’elle aurait toujours du donner, à savoir : des bons films de super-héros.

Captain America le soldat de l'hiverQui sont les frères Russo ? Les réalisateurs de ce second volet des aventures solo du héros à la bannière étoilée offrent un choix inattendu pour un tel projet quand on se penche sur leur filmographie. Si beaucoup d’entre nous ont déjà oublié leur comédies Bienvenue à Collinwood avec George Clooney  et Toi, Moi et Dupree, leur nom est plus connu par la voie de la télévision (la voie royale si l’on en croit Marvel Studios puisqu’ils en avaient déjà extirpé Joss Whedon et Alan Taylor) où ils ont fait leurs armes sur des séries comiques, notamment Happy Endings (dont on avait vu Adam Pally alias Max dans Iron Man 3 et ce n’est sûrement pas un hasard) et Community, la série geek par excellence dont les fans trouveront ici une référence jubilatoire.
Bien que loin d’être des mercenaires de la réalisation, les frères Russo n’ont cependant jamais prouvé quoi que ce soit dans leur filmographie qui démontrerait qu’ils pouvaient gérer un blockbuster aussi lourd en termes industriels et qui plus est un film aussi riche en action, et aussi attendu par des millions de fans.
Et pourtant, le miracle a bien lieu car non seulement le film tient toutes ses promesses spectaculaires mais il transcende aisément son cadre pour devenir rien de moins que le meilleur film de la franchise Avengers à ce jour.

Captain America le soldat de l'hiver

Si ce miracle a eu lieu, il tient en partie au fait que les Russo connaissent bien les comics, maîtrisent les codes du film d’action et ne prennent jamais de haut leur sujet. On a affaire ici à un scénario qui fait honneur aux travaux d’Ed Brubaker sur les comics et qui parvient à radicalement modifier la perception de tout l’univers Marvel au cinéma.
L’intrigue nous place dans les méandres des complots, secrets et trahisons se tramant au coeur du S.H.I.E.L.D. qui comme on le sait, a toujours été l’élément commun le plus récurrent des films Marvel Studios. Là où on s’attendait à un film bête et méchant sur l’histoire du Soldat de L’Hiver (dont l’identité est un secret de polichinelle pour le grand public depuis longtemps), le film nous surprend en dévoilant au fur et à mesure de l’intrigue que le véritable ennemi du film n’est pas celui qui donne son nom au titre, mais le S.H.I.E.L.D. lui-même, corrompu dans tous ses départements, du simple agent aux plus hautes sphères par leur équivalent maléfique, l’HYDRA.

Captain America le soldat de l'hiverCette idée, plutôt simple sur le papier, bouleverse la donne de tous les films produits jusqu’ici. Là où on croyait que l’organisation para-militaire surveillait les activités super-héroïques avec plus ou moins de bienveillance tel une super-puissance dans le rôle de gendarme du monde, c’était en réalité à différents degrés une machination complexe gérée dans l’ombre par rien de moins que des nazis.
Le propos est assez radical et n’oublions pas qu’on est dans un film Disney qui s’adresse aux enfants et qui doit vendre pour des centaines de millions de dollars de produits dérivés. Ce pur « produit industriel » dit clairement au spectateur que l’autorité la plus sûre du pays, qui est à l’origine des Avengers, qui contrôle la vie de tous les personnages de la série Agents of S.H.I.E.L.D. et qui a sur-armé la planète est totalement corrompue et remplie à ras-bord d’une armée nazie !

Captain America le soldat de l'hiver

Le simple destin du Soldat de l’Hiver est dès lors mis de côté tant ses enjeux ne sont rien face au basculement de tout cet univers. A la manière de Tony Stark et Thor dans leurs dernières aventures, le statut quo de Steve Rogers est bouleversé par cette nouvelle donne. Celui qu’on voyait comme un simple soldat, boy-scout gentillet sous la direction de Johnston ou de Whedon, devient un super-héros à part entière dans un monde extrêmement plus dangereux et violent. Si on avait peine à voir le moindre civil se faire tuer dans l’attaque finale de New-York dans Avengers, ici les morts se comptent par centaines voire par milliers, plein cadre. Et il faut voir à quel point le tournage du film se fait un malin plaisir a détruire une bonne partie de la ville de Cleveland dans une rage et une fureur de métal et d’explosions qui nous rappelle régulièrement au gré des morts que les enjeux du film sont concrets, et que ce n’est pas parce que c’est un film Disney que qui que ce soit est à l’abri.

Captain America le soldat de l'hiverOubliés le ton serial old school de Johnston et le film a jouets pour enfants de Whedon. Ici nous sommes dans un monde tangible, avec des nuances, où les coups font mal, où une balle tue et où les héros sont trop occupés à sauver leur vies pour faire une punchline risible. Cet univers est enfin pris au sérieux sans pour autant virer dans un ton dark de simple posture. La direction de la photo est claire, presque tout le film se passe de jour avec un ciel bleu sciemment outrancier qui donne une identité visuelle au film propre, le montage est clair, lisible et les effets visuels réduisent les CGI au strict minimum pour concentrer l’action sur des cascades en dur.
Tout est fait pour souligner le caractère crédible de l’environnement, ce qui donne un poids aux enjeux, au propos et à l’évolution des personnages.

Captain America le soldat de l'hiver

Ce degré d’implication, il est porté à merveille par Chris Evans, qui ne se contente pas de recycler ce qu’il a fait sur ses deux interprétations précédentes du personnage, trop maniérées et réductrices, mais incarne bien cette fois le Steve Rogers des comics, le vrai, avec sa droiture, sa force, ses doutes et sa conviction à faire passer ses principes avant tout compromis sous prétexte de suivre les ordres sans poser de questions. Une émancipation bienvenue qui casse la construction précédente du personnage, qui lui donne une réelle épaisseur.
Pour le reste du casting, on trouve a boire et à manger, avec dans les bonnes surprises un Sam Wilson plutôt bien campé par Anthony Mackie et un Samuel L. Jackson en Nick Fury bien plus impliqué que jamais. Robert Redford peine à s’impliquer mais il sert plus de caution et d’évocation aux films de complots des années 70 que de personnage à part entière, hélas. Cobie Smulders est transparente et Scarlett Johansson en Black Widow n’a presque aucune autre qualité que d’être là pour que Rogers ait quelqu’un à qui parler. Dommage aussi de voir aussi peu Emily VanCamp dans le rôle de Sharon Carter, un personnage majeur des comics qui aurait mérité d’être creusé et Sebastian Stan dans un rôle trop mécanique et prévisible pour convaincre.

Captain America le soldat de l'hiverMalgré tout, il y a une qualité qui semble dominer le film, c’est l’intelligence. C’est un blockbuster assez bien pensé, bien écrit et bien conçu, à défaut d’être parfaitement maîtrisé ou original. On ne manquera pas de ricaner devant la séquence douteuse du cargo où des québécois se substituent une nouvelle fois à des français ou de pinailler sur le découpage quelques fois inconsistant des scènes d’action mais tout cela est bien dérisoire face à la générosité du scénario qui offre régulièrement des pépites savoureuses comme un affrontement dans un ascenseur bondé semblant évoquer celui d’Une Journée en Enfer de John McTiernan, des retrouvailles touchantes avec une Peggy Carter centenaire atteinte de la maladie d’Alzheimer, un dogfight magnifique avec Le Faucon ou encore une pure scène de révélation de complot semblant tout droit sortie d’un Metal Gear Solid, dont les jeux sont référencés tout le long du film.

Captain America le soldat de l'hiver

Mais plus que ces pépites, l’intelligence du film est d’avoir réussi à impliquer le spectateur en ajoutant à chaque séquence un degré de nuances, une strate de crédibilité ou un moment d’action ingénieux qui prend en compte l’humanité de ses personnages et leurs faiblesses plutôt que de viser machinalement l’inéluctable placement de produits ou le gag facile.
Il est rare de pouvoir s’identifier à un super-héros en ressentant le choc d’une chute, la douleur d’un coup qui lui est porté. Or plus un héros souffre, plus il parait vivant et tangible. Et ici il souffre comme jamais.

Captain America le soldat de l'hiverAlors tout n’est pas parfait non plus dans ce film et loin s’en faut pour parler d’un chef d’œuvre ou même d’un nouveau mètre-étalon du genre. On regrettera notamment un manque de parti-pris dans la réalisation, que ça soit par choix, par manque d’expérience ou pour laisser respirer l’histoire ajouté à un manque d’originalité flagrant dans des passages obligatoires ainsi que la sous-exploitation du Soldat de l’Hiver qui sert de rideau de fumée aux révélations.
Notons également les nombreux cliffhangers qui, loin de résoudre l’intrigue, nous projettent immédiatement dans une attente insupportable non pas du second Avengers, Age of Ultron mais bien de Captain America 3. Mais le plus gros point noir qu’il faut mentionner, c’est cette scène post-générique abominable servant de simple teaser au futur film de Joss Whedon qui annonce rien de moins au public que tout ce qui s’est passé dans le film qu’on vient de voir était tout simplement dérisoire et tout au plus un feu de paille pour détourner l’attention de véritables enjeux, à savoir l’introduction de deux personnages déjà bien éloignés de leurs équivalents de papier dès leur premier plan. Captain America le soldat de l'hiverOn ne sera donc pas surpris d’apprendre que cette fausse conclusion au film des Russo, artistiquement douteuse pour ne pas dire irrespectueuse a été signée par Joss Whedon lui-même, qui semble persister et signer à prendre les beaux jouets des autres pour les casser. Si cette fois, il pouvait les rendre dans l’état dans lequel il les a pris, ce serait la moindre des choses pour qu’on puisse attendre sereinement avec une réelle impatience le prochain volet de Captain America pour lequel les frères Russo ont déjà signé leur retour.
Il a fallu attendre 9 films pour obtenir un minimum de maturité, il ne faudrait surtout pas régresser maintenant.
Car comme chacun sait à présent, les super-héros sont un sujet bien trop sérieux pour qu’on plaisante avec.

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FICHE FILM
 
Synopsis

Après les événements cataclysmiques de New York relatés dans AVENGERS, Steve Rogers, alias Captain America, vit désormais à Washington, où il s'efforce de s'adapter au monde moderne. Mais lorsqu'un collègue du S.H.I.E.L.D. est attaqué, Steve se retrouve impliqué dans un réseau d'intrigues qui menace le monde entier. Avec Black Widow, il va tenter de déjouer une conspiration de plus en plus tentaculaire, et d'échapper aux tueurs professionnels envoyés pour le faire taire. Quand l'étendue du complot maléfique est enfin révélée, Captain America et Black Widow sollicitent l'aide d'un nouvel allié, le Faucon. Ils sont bientôt confrontés à un ennemi aussi redoutable qu'inattendu : le Soldat de l'Hiver.