Capitaine Phillips (Paul Greengrass, 2013)

de le 20/11/2013
 
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Après avoir redynamisé la saga Jason Bourne, après s’être penché sur le 11 septembre et la guerre en Irak, l’ex-documentariste Paul Greengrass se penche cette fois sur le phénomène des pirates somaliens à travers le destin du Capitaine Phillips. Un film coup de poing qui ramène le réalisateur britannique au sommet et surtout vers un cinéma bien moins hystérique que ses derniers méfaits.

La force de Paul Greengrass, malheureusement cantonné au rôle du vilain réalisateur qui a imposé la « shakycam » ((un abus de langage pour définir la caméra à l’épaule bougée de façon hystérique, la shakycam véritable étant le dispositif mis en place par Sam Raimi sur Evild Dead)) au sein du cinéma d’action contemporain, tient justement dans la maîtrise de sa mise en scène. Le plus bel exemple restant La Mort dans la peau, morceau de cinéma aussi spectaculaire qu’élégant dans sa fabrication. Malheureusement, à trop pousser son concept, le cinéma de Greengrass est devenu passablement illisible. Avec Capitaine Phillips, il redresse habilement la barre et signe un drame/survival d’une maîtrise totale, à la fois vrai film hollywoodien dans ses ressorts dramatiques et véritable plongée dans la psyché d’un homme poussé dans ses derniers retranchements. Porté par un Tom Hanks impérial, prouvant à nouveau les miracles dont il est capable quand il est dirigé par des grands, le film explore des zones de suspense sous forme de démonstration cinématographique, sans pour autant oublier qu’il y a une histoire à raconter derrière, et que personne n’en sort grandi.

Capitaine Phillips

Dans les grandes lignes, Capitaine Phillips est assez proche du Hijacking de Tobias Lindholm sorti un peu plus tôt cette année, même si l’approche et le propos sont finalement radicalement opposés. Bien qu’il cherche à tout prix à coller aux basques du réel, du fait réel, et se faire le témoin d’une réalité au large de la Somalie, Capitaine Phillips est avant tout l’histoire d’un père. Dès la séquence d’ouverture, à terre, il est question d’une peur pour l’avenir de ses enfants, peur reportée ensuite pendant tout le film sur son équipage, qu’il cherche à protéger comme s’il s’agissait non pas de son équipe mais de sa progéniture. Paul Greengrass, appuyé par l’intelligent scénario de Billy Ray, explore ainsi autant les angoisses du père que ses sacrifices, dans ce qui restera avant tout comme un survival. Capitaine Phillips joue la carte du huis clos et s’articule autour d’une structure précise en trois actes. Son exposition est un modèle d’élégance, avec une mise en place progressive d’une menace qui prend corps assez rapidement, gardant un socle social fort. Les pirates ne sont ainsi pas montrés comme des monstres mais comme des êtres désespérés pour lesquels il s’agit là d’un des seuls espoirs de revenus pour leur famille, manipulés par des puissants bien monstrueux pour leur part. Tout ce qui mène jusqu’à l’abordage et à l’arrivée des pirates, non anonymes, sur le bateau, développe une tension toujours plus palpable. Le point d’orgue étant la double séquence d’abordage qui développe un langage cinématographique d’une précision extrême pour créer le suspense, autant par la mise en scène que par le découpage. D’ailleurs, Paul Greengrass a bien assimilé ses erreurs précédentes et livre un film toujours lisible, même s’il est à nouveau filmé à l’énergie pour repousser un peu plus le concept d’immersion.

Capitaine Phillips

Si tout le deuxième acte est assez classique dans son déroulement, avec un jeu de manipulation pour aller au delà d’une simple traque, il s’appuie déjà sur une interprétation stratosphérique de Tom Hanks. Dirigé par un réalisateur compétent, l’acteur reste capable de miracles et Capitaine Phillips est une nouvelle preuve de cet immense talent. Car il y incarne un homme acculé, dont chaque acte devient une conséquence de son angoisse, et qui va finalement vivre une étonnante renaissance. A ce titre, le dernier acte va développer la plus importante charge mélodramatique autour de cet homme qui en vient à accepter sa mort prochaine. La séquence, bien qu’elle fasse appel à des artifices peu fins, est tout simplement bouleversante. Mais ce dernier acte, qui pourrait s’intituler « l’assaut », est également l’occasion pour Paul Greengrass de développer un discours assez désespéré sur les résolutions d’une prise d’otage. Entre morceaux de bravoure et de courage se dessine l’intervention des forces armées, et à ce niveau Capitaine Phillips est le récit d’un échec terrible, ce qui ressemble à un happy end étant pourtant une conclusion d’une noirceur extrême. Capitaine Phillips est une sorte de virée en enfer, une chasse à l’homme, un jeu du chat et de la souris, puis une longue virée vers un destin tragique. L’élégance violente de Paul Greengrass et sa caméra toujours mobile, son sens du suspense et son propos véhiculant tout de même de belles valeurs d’entraide en marge de la charge contre les méthodes militaires (la composition du plan final est à ce titre lourde de sens dans l’opposition qu’il présente), et la prestation de très haute volée de Tom Hanks font de Capitaine Phillips un vrai modèle à suivre. A tel point que ses quelques 2h15 passent à toute allure et qu’il réussit une mise sous pression du spectateur assez hallucinante, captant l’escalade de la violence avec une vraie justesse, pour conclure sur un « tout ira bien » dont l’écho aux paroles du leader des pirates laisse un arrière-goût très amer.