Call me by your name (Luca Guadagnino, 2018)

de le 04/03/2018
 
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En lice pour les Oscars (quatre nominations : meilleur film, meilleure adaptation, meilleur acteur, meilleure chanson), le nouveau film du cinéaste italien Luca Guadagnino fait beaucoup parler de lui depuis sa sensationnelle présentation au festival de Sundance 2017. Adapté du premier roman de l’universitaire André Aciman, par James Ivory (originellement pressenti comme co-réalisateur du long-métrage), il s’annonce comme l’épilogue de la trilogie du « désir » avec Amore, A bigger Splash (remake de La Piscine), réalisés par Guadagnino.

Le réalisateur du prochain remake de Suspiria nous offre un voyage en Italie à travers ce travelling nommé désir, qui nous transporte vers la jeunesse et la genèse d’un amour transi.  Une quête initiatique sentimentale où la fraîcheur des ressentis les plus passionnés bouleversent le cœur d’Elio (Timothée Chalamet), un adolescent de dix-sept ans, tombant sous le charme d’un jeune universitaire, Oliver (Armie Hammer), de sept ans son aîné. Itinéraire d’un amour magique mais si douloureux, où résonne une mélancolie finement narrée…

 

La Dolce Vita

Eté 1983. Initialement, le roman prend place à Bordigueira, dans la région de Ligurie (nord de l’Italie) ; néanmoins, c’est à Crema que Gaudagnino préfère placer sa caméra – une ville du littoral transalpin qu’il connaît puisqu’il y vit. Quelques travellings nous embarquent dans la campagne de la Lombardie, à travers des escapades à vélo. Une promenade bucolique qui nous conduit dans l’émerveillement constant entre les battements de cœur d’Elio et Oliver. On y croise volontiers l’ambiance de Bernardo Bertolucci dans Beauté Volée (1996) avec le doux soleil de la Toscane et cet univers d’intellectuels dans lequel on baigne. Sans oublier ce clin d’oeil au récent Before Midnight (2013) de Richard Linklater qui évoque les égarements philosophiques, cette fois-ci, en Grèce. Mais Guadagnino trouble en jouant sur une carte où ce sont les sentiments qui déboussolent dans cette villa enchanteresse.

En effet, Elio passe son été à se nourrir de la culture, et nourrir sa récente libido auprès de Marzia (Esther Garrel). Des amours fous d’une jeunesse intellectuelle passée dans un paradis doré où la douce vie du nord italien épouse le quotidien de la famille Perlman. Les proses didactiques du père d’Elio, un professeur d’histoire de l’art et d’archéologie – spécialiste de la culture gréco-romaine (Michael Stulhbarg) trouve écho auprès de cet étudiant américain en doctorat, Oliver, en quête de réponse.

Des frivolités de « name dropping », aux paroles et gestes démesurés, le cinéaste dépeint une Italie bavarde de l’intelligentsia « passagère », le temps d’un été, le temps de tomber amoureux…

 

Amour rythmé en crescendo

La musique ne cesse de faire valser la romance et ainsi que les prouesses érudites d’Elio. Le jeune homme passe en effet son temps sur ses compositions et interprétations sur cordes frappées et grattées qui font à la fois irriter et provoquer l’attirance d’Oliver. De même que la lancinante et émouvante voix « apsirée » de Sufjan Stevens (la chanson « Mystery of Love » concourt pour l’Oscar de la meilleure chanson) nous emporte dans un fort lyrisme qui pointe l’histoire d’amour qui débute pianissimo, pour finir en accord parfait entre Elio et Oliver.

La bande son fraîche et enivrante des années 1980 puise ainsi dans cette atmosphère à la fois pop et intellectuelle. D’un côté, virevoltent les synthés pop de Bandolero, en passant par F.R Davids, au bord de la piscine…  Un mélange des genres, qui n’empêche pas d’y rencontrer Ravel ou Bach…   En se déhanchant sur une culture musicale americano-italo-française, tout en étant bercé par le touché dense et de velours du compositeur et pianiste japonais Ryuichi Sakamoto, le décor est planté. Les époques tendent à fusionner, du classique aux tonitruants beats des pistes de danse du bal local. Ce cocktail mélodieux se liquéfie dans cette alliance linguistique. La verve nébuleuse du langage se confond dans le mélange des langues qui se délectent dans la bulle salivaire du désir…

 

Cœur à corps

 

Luca Guadagnino ne laisse pas de marbre en filmant les corps. Des statues découvertes durant les fouilles archéologiques aux diapositives des sculptures masculines, le cinéaste dépeint le corps « mâle » dans une certaine splendeur.  L’anatomie ferme de l’homme s’incarne sous les traits d’Armie Hammer qui donne chair à un Oliver, fort tant par son corps que par son intellect. De quoi troubler le jeune Elio…

Ainsi, la caméra à la fois, proche et virevoltant aux côtés d’Elio, ne cesse de nous placer, du côté du « cœur ». Le cinéaste adopte alors un style minimaliste, et aborde un montage parfois brutal, les séquences qui voudraient se prolonger prennent une fin abrupte avec des cut soudains. Comme si paradoxalement, elles nous montraient en amont la fin de l’amour à venir entre Oliver et Elio.

Sayombhu Mukdeeprom (chef opérateur fétiche de Apichatong Weerasethakul – Oncle Boonmee, celui qui se souvient des vies antérieures) opte pour une image en pellicule et un unique objectif de 35 mm, privilégiant des mouvements intérieurs plutôt que ceux de la machine filmique. Les pauses/poses lyriques font place à travers des plans fixes où émanent le naturalisme et la sobriété d’un décorum qui rappellent les parfums nostalgiques estivaux. Ce qui souligne la distance intérieure qui se crée premièrement entre les personnages à travers le jeu d’arrière et premier plan, créant ainsi un véritable jeu d’espace scénique qui lie progressivement le corps au cœur… En effet, l’espace s’abolit quand les protagonistes se retrouvent tous deux dans le même plan, comme si le désir les avait liés physiquement.

Sans doute le désir de l’intellect se marie à la carnation, et l’incarnation pulpée d’une sexualité à la fois timide et désinvolte. L’apprentissage d’Elio se prépare dans le face à face offert dans ce duel cérébral qui s’oppose mais également dans ce jeu de séduction qui s’impose.

Chair et nerfs s’arrachent autour du fruit du pêcher qui éclate sous le divin consentement du liquide séminal (fameuse séquence de la pêche) …

 

Cinéma de la mélancolie

« Appelle-moi par ton nom, et je t’appellerai par le mien »…  De la confusion des sentiments à la fusion des sens, le couple Elio/Oliver ne cesse de s’accrocher à ce temps éphémère transformant l’instantané en une éternité.

Alors que l’œuvre d’André Aciman se présente tout d’abord tel un « roman souvenir », James Ivory a préféré laissé de côté la voix off pour se concentrer sur le temps présent (d’ailleurs le montage coupe rapidement les lectures en voix off d’Elio). Le premier amour n’arrive en effet qu’une fois, et il s’agit de le capter de manière à créer un écho mélancolique à travers cette « première fois » à l’écran.

La séquence finale en dit long sur la culpabilité qui finit par ronger le spectateur, témoin impassible. Posté devant la cheminée, le regard d’Elio ne cesse de fixer cette flamme qui continue de brûler, malgré les pleurs. Le générique prend alors place, et Elio n’a bougé d’un poil. En arrière-plan, le monde continue d’exister. Les mouvements viennent ici contraster avec cet immobilisme, Elio est resté enfoui dans un temps qui ne correspond plus au présent, mais coincé dans ce passé qui n’est plus. La magistrale chanson « Visions of Gideon » résonne alors… Les larmes coulent et l’âme « cool » des cordes vocales et grattées de Sufjan Stevens suffisent à accompagner de façon onirique la prestance de Timothée Chalamet qui bouleverse dans sa justesse.

Call me by your name nous suspend de manière émouvante dans ce temps mélancolique à travers ce travelling nommé désir, où sont bercés deux êtres enlacés par la puissance de la romance…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

FICHE FILM
 
Synopsis

Été 1983. Elio Perlman, 17 ans, passe ses vacances dans la villa du XVIIe siècle que possède sa famille en Italie, à jouer de la musique classique, à lire et à flirter avec son amie Marzia.
Son père, éminent professeur spécialiste de la culture gréco-romaine, et sa mère, traductrice, lui ont donné une excellente éducation, et il est proche de ses parents. Sa sophistication et ses talents intellectuels font d'Elio un jeune homme mûr pour son âge, mais il conserve aussi une certaine innocence, en particulier pour ce qui touche à l'amour.
Un jour, Oliver, un séduisant Américain qui prépare son doctorat, vient travailler auprès du père d'Elio. Elio et Oliver vont bientôt découvrir l'éveil du désir, au cours d'un été ensoleillé dans la campagne italienne qui changera leur vie à jamais.