Bleeder (Nicolas Winding Refn, 1999)

de le 13/05/2013
 
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Après des débuts tonitruants avec Pusher, le danois Nicolas Winding Refn continue d’explorer les bas-fonds et signe avec Bleeder une variation sur le même thème sous forme d’analyse de sa propre personne. Les êtres paumés, la communication difficile, et la violence aussi soudaine que cathartique sont toujours au rendez-vous, mais vient s’y greffer un pendant cinéphile qui ne se trouve autant mis en avant que dans ce film. Nouvelle évocation du cycle infernal, cette vision dopée au Last Exit to Brooklyn de Hubert Selby Jr. reste à ce jour le film le plus personnel, et le plus méconnu, de son auteur qui faisait déjà preuve d’un talent hors normes pour conter des histoires.

Bleeder 1Pusher marquait la naissance d’un auteur à la fois engagé sur le plan social, illustrant avec rage la crasse qui habille les bas fonds de Copenhague, dopé à la violence sourde et soudaine. Nicolas Winding Refn brillait par l’énergie de son cinéma, à la fois très influencé et marqué d’une vraie signature. 3 ans plus tard, il remet le couvert avec Bleeder, film dans la lignée du précédent tout en s’en éloignant considérablement. Le style s’affirme, la maîtrise s’installe, et l’équipe de Pusher se voit traitée sous un autre angle. Nicolas Winding Refn n’a jamais caché qu’il s’agissait là de son film le plus personnel, son avatar cinématographique prenant les traits de l’essentiel Mads Mikkelsen. On y retrouve des thèmes déjà présents et d’autres qui seront développés plus tard dans sa filmographie, le tout sur fond de cinéphagie aiguë. En effet, dans Bleeder il est grandement question de rapport au cinéma, un rapport autiste et omniprésent qui tisse des liens sociaux pour en briser d’autres. Le personnage de Lenny cristallise toute cette problématique, capable de réciter une série de réalisateurs sans faillir tandis qu’il se retrouve désarmé au moment d’aborder une fille. Cet amour du cinéma, celui de Nicolas Winding Refn, est montré sous son angle le moins glorieux car extrême. Le bonhomme n’a pas d’autre sujet de conversation, ses actions sont l’écho de films qu’il aime. Cette mise à nue totale provoque presque un malaise tant le réalisateur se montre ici impudique, profitant finalement du film pour sa propre psychanalyse.

Bleeder 2

Nicolas Winding Refn aborde l’exercice sous la forme d’un film choral, poursuivant quelque chose qu’il avait déjà expérimenté sur Pusher. Chaque personnage est introduit par son propre thème musical, avec des styles de musique différents, et une mise en scène propre. L’idée est de croiser les destins et les formes pour produire une mise en scène composite à leur rencontre. L’énergie déployée par le réalisateur est telle qu’il se dégage du film une violence souvent impressionnante, au fur et à mesure qu’il construit une ambiance de plus en plus oppressante. Car derrière la catharsis, il y a un récit solide clairement inspiré par Hubert Selby Jr., dans le sens où à travers une mosaïque de destins abordant des losers ou des marginaux, c’est toute une époque qu’il illustre en filmant ses pires travers. La peur de devenir père, la peur de l’autre, c’est ce sentiment qui propulse tout le film. Pour Nicolas Winding Refn, la peur mène à la perte de repère et à la violence qui s’invite à la fête sans prévenir. Bleeder 4Le réalisateur maîtrise parfaitement l’effet de surprise à ce niveau, d’autant plus qu’il est capable de créer une empathie solide envers ses personnages avant de les faire imploser. En résulte une émotion à fleur de peau, doublée d’une impression de désespoir total. Chaque personnage peut chavirer, et dans cet univers où se côtoient Quentin Tarantino et Kevin Smith, c’est la sauvagerie instinctive qui finit par tout broyer. Nicolas Winding Refn ne recule devant rien et se permet même une poignée de scènes chocs assez perturbantes. La vengeance y est brutale, sans concession, tandis que l’amour peine à émerger. Il garde pourtant un petit espoir à travers son propre avatar, bien que les dommages d’une société et d’un mode de vie paraissent irréparables. Bleeder est un film qui broie ses personnages comme autant de victimes d’une société déséquilibrée (misère sociale, racisme, peur…).

Bleeder 3

La narration, en partie éclatée, répond à une mise en scène très élaborée. Bleeder est filmé caméra à l’épaule, les mouvements sont violents et le super 35 n’en finit plus d’écraser les personnages pour mieux illustrer le poids de leur univers. Nicolas Winding Refn, en bon cinéphile, n’est sans doute pas étranger aux travaux de Wong Kar-wai dans les années 90 et l’influence de Chungking Express et Les Anges déchus se fait sentir dans le dispositif de mise en scène. Les cadres se resserrent, la couleur rouge se fait de plus en plus présente, le grand angle provoque une sensation de malaise assez étrange, quelque chose de pourri se tisse derrière les différents destins qu’il aborde. Bleeder c’est une nouvelle spirale du mal qui se met en place, un triste concours de circonstance qui touche des hommes ayant du mal à grandir. Le monde des adultes le leur rend bien en les détruisant, psychologiquement ou physiquement, en espérant que l’ultime prise de conscience les sauve. Et l’ensemble finit par n’être rythmé que par les sonorités de métal, comme si la jungle urbaine et l’agressivité qui en découle avalait tout sur son passage. Bleeder devient une drôle d’expérience, la violence de Pusher s’infiltrant en dehors du milieu des voyous, et la présence du même casting semant encore le trouble. Les personnages s’y répondent d’une étrange façon tandis que le réalisateur affirme un peu plus un style marqué au fer rouge par le cinéma underground et engagé, un style qu’il a depuis échangé contre quelque chose de bien plus posé, même s’il reste un explorateur de la mécanique de la violence doté d’une acuité assez spéciale. Une chose est sure, il faut avoir vu Bleeder pour saisir la personnalité complexe de Nicolas Winding Refn car il s’y dévoile énormément, et ses obsessions (autisme, violence, paternité…) sont passionnantes.

FICHE FILM
 
Synopsis

L'amour et la violence à Copenhague. Léo et Louise vivent en couple dans un appartement insalubre. Découvrant que Louise est enceinte, Léo perd peu à peu le sens de la réalité et, effrayé par la responsabilité de sa nouvelle vie, sombre dans une spirale de violence. Au même moment, son ami Lenny, cinéphile introverti travaillant dans un vidéo-club, tombe fou amoureux d'une jeune vendeuse et ne sait comment le lui dire…