Birdman (Alejandro González Iñárritu, 2014)

de le 23/02/2015
 
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Birdman, sous-titré “ou la surprenante vertu de l’ignorance”, est un ego trip monté comme une géante séquence de deux heures qui transcende les arts et les réalités, où se mélangent des séquences extraordinaires et un casting fantastique. Couronné de quatre Oscars, dont celui du Meilleur film et du Meilleur réalisateur, le cinquième long-métrage d’Alejandro González Iñárritu est un oiseau (particulièrement) rare.

Birdman 1Il aura fallu attendre son cinquième long-métrage pour que le cinéaste mexicain Alejandro González Iñárritu atteigne la célébration à la cérémonie des Oscars, en récoltant la statuette du Meilleur film ainsi que celle du Meilleur réalisateur. Depuis celle du Meilleur film étranger remportée par son premier Amours chiennes en 2000, l’auteur derrière 21 grammes ou Babel tournait sans cesse autour de cette consécration à travers les nominations de ses têtes d’affiches américaines. Finalement, c’est avec ce drôle d’oiseau qu’est son dernier long-métrage qu’il y parvient. Très vite qualifié de chef d’œuvre par la presse et le monde du spectacle, Birdman (ou la surprenante vertu de l’ignorance) est tout autant une expérience à part dans les sorties de 2015 que dans la filmographie de son réalisateur. Il a d’exceptionnel le concept ludique développé par sa mise en scène : celui d’un long-métrage pensé comme un seul plan, sans coupe mais pas sans montage. Actualisant ce procédé le mieux représenté par La Corde d’Alfred Hitchcock, Iñárritu ne se laisse pas impressionner par le travail colossal qu’il s’est donné. Il n’en tirera que mieux un propos solide et une cohérence à ce choix hors du commun de construction cinématographique et évitera l’écueil du simple exercice de style.

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Si Birdman est un épisode original dans la carrière de son cinéaste, il n’est cependant pas si éloigné des obsessions de ce dernier. Les trois premiers long-métrages d’Alejandro González Iñárritu avaient fonctionné de concert. Amours chiennes, 21 grammes et Babel avaient formé une trilogie dite de « la mort », aussi bien par les thèmes qu’ils abordaient que l’agencement anachronique de leurs récits multiples. Son précédent Biutiful, sorti en 2010, suivait la chute inexorable d’un homme tenu par Javier Bardem. Ici, Birdman s’ouvre sur une météorite en feu traversant un ciel obscur, la chute de cette étoile d’Hollywood qui a connu le firmament et qui voudrait, à tout prix, revenir sur le devant de la scène. Cette ancienne star a d’autant plus de saveur par son incarnation à l’écran. Un incroyable Michael Keaton donc, que les plus jeunes générations n’associent pas forcément (voire pas du tout) à l’homme-chauve-souris de Tim Burton du début des années 90, n’aura pas été choisi au hasard, car Birdman s’amuse à être un poil à gratter pour tout le spectre du monde du show business. C’est un monde qui a toujours été clivé, marqué aujourd’hui entre l’industrie des blockbusters américains de super-héros, dans lequel le personnage principal a fait sa gloire, et le petit monde élitiste new-yorkais des théâtres de Broadway, dans lequel il compte se refaire en étant reconnu par la profession.

BirdmanComme une mise en abyme involontaire, le plus gros handicap de Birdman se trouve là. S’il emballera à coup sûr les cinéphiles et les critiques qui ne cesseront d’en faire des louanges, il est peu probable que le nouveau film d’Alejandro González Iñárritu, aussi brillant soit il, trouve le succès dans les salles. Sa dernière œuvre aborde avec un discours corrosif mais juste le monde du spectacle et prend le risque d’être hermétique à ceux qui n’en sont que les spectateurs. Le cinéaste n’est pour autant dédaigneux de ceux qui préfèrent les franchises Marvel et Transformers à son propre genre. Ce microcosme artistique semble s’imaginer vivre en dehors du monde, de ces masses de mortels qui préfèrent l’esbroufe des effets spéciaux et le pop-corn, mais il ne peut, en fin de compte, exister sans lui. Tout le sel de Birdman est dans ce paradoxe constant, établi entre une œuvre issue d’un art ou d’une industrie. À l’instar de Michael Keaton dans certaines séquences magistrales, l’intelligence d’Iñárritu nous survole en ne cherchant pas à nous répondre. Le cinéaste pose sa thèse et son antithèse, qui tiraillent son héros déchu au plus profond de lui. Vaut-il mieux se sentir illuminé dans une œuvre personnelle, que personne ne verra, plutôt que reconnu par le plus grand nombre dans une autre œuvre de moindre valeur artistique ? Entre un succès critique et un succès public, lequel des deux est le plus superficiel ? Lequel des deux perdurera le plus longtemps dans le temps ?

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Car si les femmes et les hommes passent, les œuvres sont éternelles, et cela quelle que soit leur qualité intrinsèque. C’est ce que traduit parfaitement le passage où le personnage de Michael Keaton se retrouve dans une situation inconfortable en plein Time Square, selon lequel un succès immédiat n’est qu’une gloire éphémère et artificielle, exacerbée par l’émergence de l’information en continu et des réseaux sociaux. Néanmoins, cette fameuse quête du buzz va de pair avec cette amorce du succès populaire que tous recherchent. Il faut alors développer un talent particulier, ou seulement avoir une bonne étoile, pour parvenir à fabriquer cette attention des masses au bon moment pour que l’ego soit rassasié. Autour de Michael Keaton, c’est toute cette recherche permanente de la satisfaction inconditionnelle de l’ego de l’artiste. Artiste qui doit lutter avec ses partenaires sur scène, entre une actrice inexpérimentée (touchante Naomi Watts) et un comédien déjanté de la méthode (sublime Edward Norton) qui va pour lui voler la vedette. D’Emma Stone à Zack Galifianakis, chaque membre du casting sera extraordinaire dans sa performance à l’écran. Bien qu’il souhaite que sa réinterprétation au théâtre d’une pièce connue soit encensée, au fond de lui, le héros regrette avec amertume le temps où il incarnait Birdman avec Hollywood à ses pieds. Cette renaissance sur scène qu’il espère à du mal à se détacher de l’image de super-héros qui lui reste collée à la peau et qu’aime cyniquement lui rappeler la critique la plus influente de la grosse pomme.

Birdman 5Cet ego d’une autre époque aura grandi en lui, comme une excroissance de sa propre conscience, avec qui il finira par dialoguer intérieurement de façon inquiétante. C’est là tout le génie et la folie d’un film comme Birdman d’avoir pensé ce long-métrage en un seul plan. Le procédé n’est pas révolutionnaire. Les trucages de montage ont déjà été explorés, ne serait-ce que par Brian de Palma dans Snake Eyes ou Alfonso Cuarón dans Gravity. Mais au-delà du défi visuel, ce qu’apporte cette mise en scène fascinante au film d’Alejandro González Iñárritu permet de mieux se représenter la névrose qui dévore le personnage de Michael Keaton, passant de la cruelle réalité au monde de la rêverie et du fantastique. Un an après Gravity, le chef opérateur Emmanuel Lubezki renouvelle son oscar de la Meilleure photographie avec Birdman. Son travail fera date dans l’histoire du cinéma. En un seul plan, les frontières ont disparu. On ne sait plus dans quelle dimension navigue ce héros en chute libre. Certaines références à d’autres films, comme le Shining de Stanley Kubrick, jouent également sur l’ambiguïté de la psychose en huis-clos dans ce théâtre de Broadway, hanté par l’ego de ce super-héros oublié qui va se voir rebooté dans la mémoire collective. Si la descente aux enfers est progressive et quelques retournements téléphonés, c’est pour mieux faire résonner le final surprenant concocté Alejandro González Iñárritu. Final dont la vertu sera d’ignorer les limites de la réalité et se laisser tomber dans le sublime et l’onirique.

FICHE FILM
 
Synopsis

À l’époque où il incarnait un célèbre super-héros, Riggan Thomson était mondialement connu. Mais de cette célébrité il ne reste plus grand-chose, et il tente aujourd’hui de monter une pièce de théâtre à Broadway dans l’espoir de renouer avec sa gloire perdue. Durant les quelques jours qui précèdent la première, il va devoir tout affronter : sa famille et ses proches, son passé, ses rêves et son ego…
S’il s’en sort, le rideau a une chance de s’ouvrir...