Beasts of No Nation (Cary Joji Fukunaga, 2015)

de le 19/10/2015
 
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6 ans après les gangs latinos de Sin Nombre, Cary Joji Fukunaga renoue avec un sujet fort : les enfants soldats en Afrique. Et ce dans un film distribué à travers le monde par Netflix. Un gros coup pour la firme californienne qui s’est payé un film de guerre surpuissant dont l’impact émotionnel nait d’un refus de toute forme de facilité et d’une foi totale en la force du cinéma.

Beasts of No NationTout commence par un poste de télévision sans écran, dans lequel des enfants d’un pays d’Afrique jamais nommé vont recréer des films de kung-fu ou des films en 3D. L’entrée en matière du réalisateur est limpide : Beasts of No Nation est une fiction, mais une fiction qui s’alimente essentiellement du réel afin de pointer du doigt une réalité. Le mode de recrutement des enfants soldats, leur entraînement, la méthode afin de les contrôler et de leur faire croire qu’ils sont invincibles, tous ces éléments seraient applicables à la plupart de ces bataillons de la mort. En adaptant lui-même le roman d’ Uzodinma Iweala, Cary Joji Fukunaga va articuler son récit autour d’un individu, à la fois héros, victime et référent du spectateur. Il prend ainsi le relais de Jean-Stéphane Sauvaire qui avait déjà frappé très fort dans un sujet similaire avec son étourdissant Johnny Mad Dog.

Beasts of No Nation

Cary Joji Fukunaga, avec son univers cinématographique qui n’est pas sans lien avec celui de Terrence Malick, opte pour une approche intime qui lie volontiers l’action au spirituel. Beasts of No Nation est tout entier construit autour du personnage d’Agu, un gosse que la guerre va briser. Il est l’incarnation du souffle de vie, anime le cadre et la narration comme en témoigne la brillante et expéditive exposition, quelques minutes pendant lesquelles la plupart des enjeux sont mis en place et le personnage principal défini par ses actions au quotidien, avant de plonger dans une horreur toujours plus étouffante. Le cœur du récit se fera sur une opposition entre d’un côté Agu, enfant dont les repères sociaux et moraux sont éliminés les uns après les autres, et de l’autre le « Commandant », un être puissant et fascinant, divinement bien écrit dans les nuances qu’il traine derrière sa carcasse de leader spirituel et militaire. La démonstration est diabolique et impitoyable, car le film s’articule autour du principe de dualité qui crée une sensation de malaise profond et provoque une réaction viscérale. Une dualité qui s’exprime autant au niveau du récit en lui-même, ne serait-ce qu’en plongeant l’enfant, symbole ultime de l’innocence, dans l’univers d’une guerre atroce, qu’au niveau de son traitement.

Beasts of No Nation 3En effet, Cary Joji Fukunaga prend à peu près le même chemin que La Ligne rouge en faisant le choix d’une mise en scène très sensitive, parfois très contemplative, pour filmer l’horreur de ce conflit sans nom. De la même manière, il va opposer des images très fortes, ponctuées d’une violence frontale parfois insoutenable, à l’utilisation de la voix off de l’enfant. Plus qu’une figure de style, il s’agit là de provoquer par l’outil cinématographique une rupture entre le corps d’Agu, ses actes de plus en plus barbares dictés par une forme d’instinct de survie, et son esprit qui ne cesse de questionner ses actes et de remettre en cause son rapport à l’univers et au divin. Le tout sous le contrôle d’un commandant expert dans l’art de vider les esprits de ses jeunes recrues, que Cary Joji Fukunaga filme tel un ogre ou une créature presque irréelle. Un maître d’armes passé maître dans le conditionnement des esprits les plus faibles, un colonel Kurtz d’un nouveau genre, à la fois fascinant et repoussant. Toujours cette idée de dualité qui rythme Beasts of No Nation.

Beasts of No Nation 4

Cary Joji Fukunaga parvient ainsi à détourner et recomposer les motifs récurrents du film de guerre et notamment la formation des nouvelles recrues. A grands coups de mouvements de caméra limpides et langoureux, de cadres qui vont créer des figures mythologiques (le recours à la contre-plongée pour capter l’aura du commandant), avec un beau plan-séquence lors d’une scène d’attaque et cette volonté d’isoler son héros dans un univers hostile avec l’appui de plans très larges, le réalisateur se met à disposition des outils cinématographiques pour donner du corps et de la matière à son récit. Et ce sans se contenter d’un sujet déjà surpuissant en lui-même. Il parvient à créer une émotion par la fusion entre ce qu’il raconte et comment il l’illustre, jusqu’à un déferlement émotionnel lors de son final. Des instants simples mais bouleversants, de ce dialogue face caméra où Agu exprime sa dualité interne (« vous allez me prendre pour un monstre, mais j’avais un père et une mère qui m’aimaient ») et ses questionnements profonds (« elle est bien plus âgée que moi, mais je suis comme un vieillard face à elle après tout ce que j’ai vécu »), à ce plan final magnifique et rempli d’un espoir qui avait fini par s’évaporer du récit.

Beasts of No NationBeasts of No Nation c’est également l’affrontement entre le jeune et bluffant Abraham Attah, et l’ogre Idris Elba. L’acteur impose à nouveau son charisme magnétique inégalable dans la peau d’un personnage complexe et troublant. A la fois leader, chef de guerre et gourou, son personnage sombre peu à peu dans la folie et dévoile au compte-goutte sa nature monstrueuse, alors qu’il incarnait une sorte de figure paternelle presque héroïque. Un personnage tout en nuances, qui apporte grâce à son rayonnement de la matière à tous les protagonistes qui l’entourent. Il est le pivot de ce film de guerre pas comme les autres, expérience sensorielle et viscérale qui se joue des figures imposées par le genre à travers une mise en scène inventive, et qui ose des scène de folie pure comme cette séquence d’attaque dominée par un filtre rouge, autre symbole de la déconnexion du corps et de l’esprit lorsque l’être n’a pas d’autre choix que d’adopter un comportement de monstre sanguinaire.

FICHE FILM
 
Synopsis

Quand la guerre civile déchire sa famille, un jeune Africain de l'Ouest est contraint d'intégrer un groupe de combattants mercenaires et devient alors un enfant soldat.