Ave César ! (Ethan & Joel Coen, 2016)

de le 14/02/2016
 
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Les frères Coen auraient-ils retourné leur veste tout en mangeant leur chapeau, et auraient livré un « hommage à l’âge d’or d’Hollywood » comme l’a repris en cœur l’ensemble de la presse après la présentation de leur nouvelle merveille en ouverture de la Berlinale ? Eux qui n’ont eu de cesse, depuis 30 ans, de combattre l’héritage de ce système ? La réponse est évidemment non. Avec Ave César ! et son casting flamboyant, ils se montrent acides comme ils l’ont rarement été et viennent pulvériser la machine à rêves.

Hail, Caesar!Comme l’a encore prouvé très récemment leur incroyable script pour Le Pont des espions de Steven Spielberg, les frères Coen font partie de ces quelques auteurs extralucides dont l’œuvre est en prise directe sur le monde qui l’entoure, sans toutefois en avoir l’air. Ainsi, il n’est pas si étonnant, en tenant compte de leur travail passé, de les voir s’attaquer en 2016 à l’âge d’or d’Hollywood. Non seulement ils ont passé leur carrière à revisiter certains courants majeurs de l’histoire du cinéma américain, mais ces auteurs anti-système ont toujours refuser de se plier à la mécanique des studios, qui n’est autre que l’héritage direct de ces grands studios hégémoniques des années 50. Mais plus important encore, et c’est en cela que le film brille par sa modernité, dans leur ligne de mire se situent ces productions sans âme ni saveur que produisaient à la chaîne les studios, simplement car le public en raffolait. Soit un écho direct et mordant à ce qu’est redevenu Hollywood aujourd’hui, produisant chaque année son lot de films de super-héros calqués sur ceux de l’année précédente, de comédies avariées et de films d’action programmatiques.

Hail, Caesar!

Pour illustrer leur propos, Ethan et Joel Coen ont l’occasion d’aborder plusieurs genres à la fois. Les westerns, péplums et comédies musicales ayant été essorés jusqu’à la dernière goutte, jusqu’à en dégouter le public pour des décennies à force de copies médiocres, ils constituent des exemples parfaits. Ave César !, qui est également le titre du film dans le film, tourne ainsi volontiers en ridicule tout un pan de l’industrie cinématographique, tout en se montrant suffisamment bienfaisant pour ne pas tomber dans un simple procès de tout un système. Dans le viseur, les acteurs stars tellement dévoués à leur rôle, tellement soumis à la vision des autres, qu’ils en perdent toute notion de contrôle en dehors des plateaux. C’est le cas du personnage campé par un George Clooney épatant, kidnappé par une société secrète de scénaristes communistes (à la fois clin d’œil à la liste noire et aux diverses sociétés qui peuplent l’univers des Coen, comme les nihilistes de The Big Lebowski). L’acteur s’avère être une telle éponge, incapable de penser par lui-même, qu’il finit par adhérer aux idées de ses « bourreaux ». De la même façon, la star montante rencontrant un immense succès dans des westerns de bas étage, piètre acteur, se fait balader par son proxénète, le studio, qui décide de changer son image à loisir. Au passage, Alden Ehrenreich prouve à nouveau à quel point il est un talent sous-exploité à Hollywood. Sont égratignés également les actrices divas, icônes romantiques à l’écran et grossières pestes dans le privé, les « grands réalisateurs » acceptant de se plier au jeu des grosses productions dont chaque décision du studio est imposée à la vision de l’auteur. Le rapprochement entre le personnage incarné par Ralph Fiennes et l’aventure d’un Kenneth Branagh chez Marvel est ainsi assez évident.

Ave Cesar 3La beauté des scripts des frères Coen, pour eux ou pour les autres, réside souvent dans cet ancrage dans un monde contemporain tout en laissant l’impression d’aborder un tout autre sujet ou une autre époque. Cette aisance avec laquelle ils pervertissent un système est tout bonnement géniale, au moins autant que sont capables de le faire des auteurs tels que Steven Spielberg et Tsui Hark. L’intelligence de l’exercice s’exprime à travers la forme que prend la démonstration. Le militantisme reste légèrement sous la surface, le film prenant la forme d’une sorte de film noir dopé aux séquences absurdes, souvent extrêmement drôles. On retrouve cette étrangeté absurde qui définit le cinéma des frangins, la lumière composée par l’immense participant à composer des zones d’inconfort parfois presque inquiétantes.

Hail, Caesar!

Pas vraiment tendres avec cet « âge d’or », tout en se montrant parfaitement conscients de la dette que chaque cinéaste contemporain possède envers cette période, les frères Coen s’amusent tout en déclamant leur discours sur le fonctionnement des studios. Leur hommage, ils le rendent au cinéma dans un sens bien plus large. Le film s’ouvre sur un plan d’une représentation du Christ et se ferme sur un plan qui va des studios vers le ciel, avec une voix off toujours très philosophe et caustique. En filigrane, le message se montre extrêmement sain, car même s’il torpille les icônes de pacotille, qu’elles soient religieuses (les frangins n’ont pas fini leur dialogue avec leur judéité et la religion en général) ou issues du monde du spectacle, il en ressort que le cinéma est essentiel. Dans un monde au bord de l’apocalypse – la seule image issue du monde rel est une photo du champignon d’une explosion nucléaire – le cinéma, cet art de faux, ce monde sous contrôle où éviter un scandale s’avère plus important que respecter l’être humain, peuplé de personnages détestables, est un « baume » pour le grand public. Ces productions sans âme ni intérêt permettent une évasion d’un quotidien maussade et/ou effrayant.

Hail Caesar!En cela, Ave César ! sait se montrer particulièrement rassurant. Et le personnage de Josh Brolin, largement inspiré du vrai Eddie Mannix, s’avère d’autant plus attachant qu’il est le garant du fonctionnement de ce microcosme. Il est en quelque sorte le gardien de l’usine à rêves, contrôle chaque aspect de son fonctionnement, ce qui y entre et ce qui en sort, décide comment utiliser les déboires d’une production pour en faire profiter une autre. Mais il est également celui en première ligne, qui prend les coups, qui peut être sacrifié pour laver les pêchés des autres, tout en maintenant la beauté artificielle du message hollywoodien. Ce plan d’ouverture sur le Christ crucifié prend alors une autre ampleur.

Hail Caesar!

Loin d’une récréation mineure, Ave César ! se situe quelque part aux côtés de Barton Fink et A Serious Man, une comédie déguisée en thriller et qui va bien plus loin que les apparences. Sublimement filmé, écrit, chorégraphié et monté (la séquence de danse avec Channing Tatum et celle de ballet aquatique avec Scarlett Johansson sont de sacrés morceaux de cinéma), le nouveau film des frères Coen parait coûter 10 fois son budget. Truffé de petits clins d’œils, il constitue pourtant essentiellement la quintessence de l’œuvre de ses auteurs. Lucide et finaud, porté par un casting génial jusque dans ses caméos, offrant un regard intelligent et critique sur le monde en utilisant les artifices permis par le cinéma, Ave César ! s’impose sans grande difficulté comme une des pierres angulaires du cinéma des Coen, à la fois ludique et grave, et fait de ces petits questionnements existentiels qui cristallisent des réflexions bien plus vastes, à l’image du rapport entre Mannix, la cigarette et son épouse. Du grand art.

FICHE FILM
 
Synopsis

AVE CÉSAR est à la fois un clin d’œil et un hommage à l’industrie du cinéma des années 50. La folle journée d’Eddie Mannix va nous entraîner dans les coulisses d’un grand studio Hollywoodien. Une époque où la machine à rêves turbinait sans relâche pour régaler indifféremment ses spectateurs de péplums, de comédies musicales, d’adaptations de pièces de théâtre raffinées, de westerns ou encore de ballets nautiques en tous genres.
Eddie Mannix est fixer chez Capitole, un des plus célèbres Studios de cinéma américain de l’époque. Il y est chargé de régler tous les problèmes inhérents à chacun de leurs films. Un travail qui ne connaît ni les horaires, ni la routine.
En une seule journée il va devoir gérer aussi bien les susceptibilités des différentes communautés religieuses, pour pouvoir valider leur adaptation de la Bible en Technicolor, que celles du très précieux réalisateur vedette Laurence Laurentz qui n’apprécie que modérément qu’on lui ait attribué le jeune espoir du western comme tête d’affiche de son prochain drame psychologique.
Il règle à la chaîne le pétrin dans lequel les artistes du studio ont l’art et la manière de se précipiter tous seuls.
En plus de sortir une starlette des griffes de la police, ou de sauver la réputation et la carrière de DeeAnna Moran la reine du ballet nautique, Eddie Mannix va devoir élucider les agissements louches du virtuose de claquettes, Burt Gurney.
Cerise sur le gâteau, il a maille à partir avec un obscur groupuscule d’activistes politique qui, en plein tournage de la fameuse superproduction biblique AVE CÉSAR lui réclame une rançon pour l’enlèvement de la plus grosse star du Studio, Baird Whitlok.
Le tout en essayant de juguler les ardeurs journalistiques des deux jumelles et chroniqueuses ennemies, Thora et Thessaly Thacker.
La journée promet d’être mouvementée.