Autómata (Gabe Ibáñez, 2014)

de le 21/10/2014
 
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Grâce à une poignée d’auteurs qui abordent le genre avec tout le respect et le sérieux qu’il mérite, la science-fiction a encore de beaux jours devant elle, aussi bien au niveau de généreux blockbusters que de productions plus modestes. C’est le cas d’Autómata, petite fable SF par ses moyens mais grande par son ambition, formant avec Elysium un des derniers remparts d’une science-fiction premier degré, intègre, presque naïve, s’abreuvant logiquement de références imposantes pour trouver sa propre personnalité.

AutomataGabe Ibáñez, ancien animateur sur quelques pépites du cinéma de genre espagnol (Le Jour de la bête, Perdita Durango ou Le Cœur du guerrier), avait fait de beaux débuts en tant que réalisateur avec le beau Hierro, dans lequel il dirigeait Elena Anaya. Après le thriller horrifique, il va aborder un genre qui n’est plus vraiment en odeur de sainteté en Europe, la science-fiction, propriété quasi exclusive des grands studios hollywoodiens ayant presque réussi à convaincre le monde entier qu’il suffisait de moyens colossaux pour réussir un film de SF. Le modèle de Gabe Ibáñez est assez évident, il s’agit de , maître de la SF lo-fi, capable de miracles avec un budget réduit. Les deux réalisateurs partagent également ce goût pour une science-fiction qui sent la poussière et la rouille, loin des univers aseptisés. Évidemment, la vision d’Autómata lance des appels à une poignée de grands classiques dont l’héritage n’est pas simple à porter. De Blade Runner à A.I. intelligence artificielle, avec un soupçon de I, Robot, Autómata nécessite un certain talent pour trouver sa propre personnalité.

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Car les lois de la robotique d’Asimov sont ce qu’elles sont, à savoir une réflexion tout à fait logique même si elles sont ici réduites au nombre de 2, et que l’ensemble des films y faisant référence sont forcément assez proches sur le sujet. Néanmoins, l’approche d’Autómata s’avère suffisamment singulière pour ne pas tomber dans une sorte de best-of façon Oblivion. Gabe Ibáñez, également scénariste, propose un récit qui n’a rien de révolutionnaire dans ses grandes lignes, avec son enquête sur un robot dont le comportement échappe aux lois et qui va mener vers une sorte de révolution des robots, mais dont le traitement diffère grandement de tout ce qui a déjà été fait. Ainsi se rencontrent des grands thèmes typiquement anglo-saxons et un traitement bien plus latin. Énième preuve que le cinéma de genre espagnol se situe à un niveau que les autres pays européens sont encore loin d’atteindre, Autómata ne va pas jouer la carte du spectaculaire, avec assez peu de séquences d’action, mais suffisamment pour imprimer quelques accélérations rythmiques, préférant jouer la carte de la mélancolie. Si cette approche parait tout d’abord assez paresseuse et symptomatique d’un film qui n’a pas les moyens de ses ambitions, elle trouve une justification magnifique dans le dernier acte qui n’est autre qu’une prise de conscience de l’évolution en marche. Le film devient littéralement crépusculaire, de quoi justifier également le parti-pris visuel, et propose une belle réflexion sur le crépuscule des hommes.

Automata 3Ce ton mélancolique participe à la singularité du projet. En effet, tout au long de la première partie sont égrainées des informations sur la nature du personnage principal, Jacq, et en particulier sur le rapport à sa famille. La beauté du film réside en grande partie dans l’écriture de ce personnage, auquel Antonio Banderas apporte non seulement son charisme, mais surtout toute sa gravité. L’acteur est ici à son meilleur et cristallise les questions fondamentales d’une humanité arrivée au bout de son histoire, mais qui n’en est pas tout à fait consciente. Il y a ainsi de très belles scènes dans lesquelles cet homme, futur père, se pose la question fondamentale de la venue au monde d’un enfant dans un monde au bord de l’extinction, un monde placé sous respirateur artificiel et dont la population est principalement constituée de robots, montrés ici comme un nouveau pas dans l’évolution, voire carrément comme une nouvelle espèce. A ceci près de différent que cette espèce est la création de l’homme, qui reprend ainsi sa place de chaînon naturel et non d’espèce supérieure comme elle en est si souvent convaincue.

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Cette peur qui anime le personnage possède quelque chose de profondément touchant. Une émotion à fleur de peau qui est bien la caractéristique naturelle du cinéma espagnol, qui peut être accusé de tous les maux mais n’est jamais désincarné. Le mélange entre les grandes lignes des mythes de la science-fiction dans la veine robotique, cette mélancolie, voire cette poésie surréaliste bâtie sur le souvenir d’une humanité qui se meurt, et un traitement visuel assez brut et réaliste, fonctionne magnifiquement. La direction artistique est tout bonnement somptueuse, de même que la photographie, qui n’est pas sans rappeler celle de District 9. Quant à la mise en scène de Gabe Ibáñez, elle est tout simplement d’une classe et d’une intelligence absolues, se conformant en permanence au sujet et ne faisant que le servir. Pas de volonté d’en mettre plein la vue pour masquer le vide d’un script, tous les éléments sont là pour au contraire le mettre en valeur. Et cela fonctionne, car Autómata finit par trouver sa propre personnalité dans un genre balisé par des chefs d’œuvres presque trop grands pour quiconque vient s’y frotter. Il y a bien des éléments maladroits, à l’image de personnages secondaires archétypaux quand ils ne sont pas purement et simplement fonctionnels, à l’image de celui de Melanie Griffith, mais dans l’ensemble, pour un second long métrage porté par une telle ambition, Autómata est une petite bénédiction.

Automata 5Tout simplement car le film finit par échapper aux règles du genre, vient parfois marcher dans les pas de Chris Marker, et ose une symbolique forte. Le thème de la paternité y est central, le parcours de Jacq auprès des robots le forgeant en tant que père en devenir, tout comme celui de la religion, en parallèle avec celui de l’évolution. Science et croyance s’y entrechoquent, avec ces robots nommés « pèlerins » et bâtissant leur propre univers en marge de l’humanité. Le serviteur s’affranchit et le monde continue de tourner selon un nouveau mouvement, Autómata se faisant témoin de l’ordre naturel des choses. C’est très beau, jusqu’à ce climax presque déchirant, crépusculaire en diable mais tellement vivifiant. Qu’importent les quelques similarités avec des grands classiques, le second film de Gabe Ibáñez échappe intelligemment à la simple redite ou à l’accumulation de références, simplement car il s’agit d’un film intègre, jamais cynique, modeste, et porté par une croyance totale en ce genre si passionnant et stimulant qu’est la science-fiction auquel il fait la plus belle des déclarations.