Au cœur de l’océan (Ron Howard, 2015)

de le 08/12/2015
 
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Trois ans après l’extraordinaire Rush, Ron Howard revient avec cette histoire hors du commun qui a inspiré le roman Moby Dick. Au cœur de l’océan est un long-métrage aussi efficace qu’il passe à côté de sa promesse initiale d’emporter son spectateur au-delà de la raison. Partant d’un récit d’aventure, le film se mue à sa moitié dans le genre de la survie. Dommage que la bande originale et le scénario peu inspirés écornent un bien beau casting et la mise en scène percutante de ce cinéaste américain en pleine mutation.

IN THE HEART OF THE SEA“C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme” semble nous reprendre en 2015 l’un des cinéastes américains à la carrière la plus inégale. Passant de long-métrages marquants à des commandes moins motivantes, Ron Howard avait donné l’impression de prendre un virage serré dans son parcours deux ans auparavant avec le surprenant Rush. Le cinéaste revenait d’une manière étonnante sur le duel historique entre les pilotes de F1 Niki Lauda et James Hunt en faisant exploser toutes les conventions de mise en scène d’une course automobile avec des plans à l’intérieur des moteurs ou des caméras filmant à 2000 images par secondes. L’attente de son film suivant fut d’autant plus décuplée à la découverte de son sujet : Moby Dick, enfin presque. Car Au cœur de l’océan est tiré d’un livre d’enquête historique de Nathaniel Philbrick, dont le film en a repris le titre. Cet ouvrage revenait sur la tragédie du baleinier américain Essex, quittant le port en novembre 1820, qui subit la colère féroce d’un cachalot au milieu du Pacifique qui coula le navire. Publié en 2000, le livre devait être adapté à l’époque par Barry Levinson, c’est finalement quinze ans plus tard que le long-métrage atteindra le grand écran.

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À mi-chemin entre Master and Commander : De l’autre côté du monde et En plein tempête, le projet porté par la Warner Bros. avait une ambition assez folle. Le choix de le confier au Ron Howard post Rush était tout à fait logique. Ce type d’histoire correspond parfaitement à ses envies de raconter ces histoires d’hommes qui vont au-delà de leurs propres limites, quitte à perdre beaucoup (et même la vie). On repense forcément à Apollo 13 ou De l’ombre à la lumière et l’on attendait avec impatience à la vue des premières bandes-annonces. C’est bien des années après l’épisode dramatique de l’Essex que s’ouvre le film, avec un jeune auteur nommé Herman Melville (Ben Wishaw) en quête d’un récit que l’on dit incroyable du vieux Thomas Nickerson (Brendan Gleeson) qui n’était alors qu’un jeune mousse pour sa première sortie en mer. Malgré une photographie d’Anthony Dod Mantle (également chef opérateur sur Rush) aux effets picturaux et à l’esthétique numérique très marquée, la première heure d’Au cœur de l’océan réussit à nous replonger dans une époque pas si éloignée de la notre où le pétrole n’avait pas encore été découvert et l’huile de baleine le remplaçait alors à toutes sortes de fonctions dans la quotidien de l’humanité. La salle où s’estime le cours de l’huile est toute aussi emplie de la même frénésie de nos traders contemporains, tandis que les ouvriers anonymes qui vont trimer pour récolter la précieuse substance partent vers le large salués depuis le port par une cérémonie ressemblant plus à des funérailles.

Au coeur de l'océanLa lutte des classes y tient toute sa place lorsque le vétéran Owen Chase (Chris Hemsworth), qui s’attend à devenir enfin commandant de baleinier, se voit relayé au poste de second de George Pollard (Benjamin Walker), énième rejeton d’une lignée aristocratique qui possède la ville et les bateaux et dont c’est la première mission. Cette attribution allant contre toute logique créera naturellement des tensions sur le pont, et ce dès les premiers milles parcourus qui plongera l’équipage dans une violente tempête. Cette séquence à sensations est d’autant réussie visuellement qu’elle révèle rapidement les limites du compositeur choisi pour le film. En effet, Roque Baños déçoit. Alors que Hans Zimmer servait à Rush l’un de ses meilleurs travaux depuis une dizaine d’années, son successeur auprès de Ron Howard nous laisse avec une soupe en boucles et en nappes anecdotique et parfois anachronique avec quelques notes à la guitare électrique. Cette première partie du long-métrage marque peu de temps morts en enchaînant avec la première chasse de cétacés. Si l’on s’y attendait, compte tenu de la situation dramatique de ces mammifères en voie de disparition (surtout à cause de cette période de traques frénétiques pour leur huile), Ron Howard ne célèbre par l’événement. Malgré une qualité d’incrustation des effets visuels sur fonds verts qui varie nettement d’un plan à l’autre, le cinéaste parvient à lancer sa scène avec un vrai souffle d’épique et d’aventure. Il retranscrit parfaitement les risques encourus par ces marins de l’époque sur ces barques prêtes à chavirer au milieu des bancs de cachalots, tout en l’achevant sur une note amère. L’exaltation de la chasse laisse alors la place la déchirante agonie de l’animal depuis les yeux du jeune Thomas Nickerson (Tom Holland).

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De manière très (trop) classique, l’équipage de Nantucket se mettra en danger, malgré l’avertissement clair d’un commandant naufragé sud-américain qu’une baleine blanche avait fait couler son bateau. C’est en répondant à l’appât du gain que l’Essex fera la rencontre de la bête. Une bête dont l’inquiétante silhouette balafrée ouvre le film sans oublier dans faire un clin d’œil aux Dents de la mer de Steven Spielberg. Bien que l’attaque par la baleine blanche soit impressionnante, il est dommage que l’animal n’ait pas la taille exagérée vendue sur les affiches promotionnelles. Le long-métrage prendra alors un autre rythme une fois l’Essex sévèrement touché. Un rythme plus lent et erratique, annoté par le nombre de jours écoulés depuis cet instant tragique. Malheureusement, la promesse de nous emmener aux confins de la folie n’est pas remplie. La seconde partie d’Au cœur de l’océan n’est pas sur la folie, mais la survie, sur ce à quoi n’importe qui serait prêt à faire pour vivre encore un jour de plus. Cet écueil n’est pas forcément dû à Ron Howard qui livre un travail de mise en scène puissant et très efficace. Bien que ce dernier soit également producteur, le responsable serait plutôt Charles Leavitt, scénariste de Blood Diamond, Le Septième fils ou du prochain film Warcraft. L’écriture plombe la fluidité du récit avec un aller-retour entre le vécu de Nickerson et le vieux marin qui raconte ses traumas refoulés. Cependant, avec un beau casting, duquel il faut citer aussi Michelle Fairley et Cillian Murphy, et un vrai sens du spectacle cinématographique, Ron Howard nous emmène suffisamment loin avec Au cœur de l’océan pour nous dépayser complètement pendant ses deux heures.

FICHE FILM
 
Synopsis

Hiver 1820. Le baleinier Essex quitte la Nouvelle-Angleterre et met le cap sur le Pacifique. Il est alors attaqué par une baleine gigantesque qui provoque le naufrage de l'embarcation. À bord, le capitaine George Pollard, inexpérimenté, et son second plus aguerri, Owen Chase, tentent de maîtriser la situation. Mais face aux éléments déchaînés et à la faim, les hommes se laissent gagner par la panique et le désespoir…