Astérix – Le Domaine des dieux (Louis Clichy & Alexandre Astier, 2014)

de le 01/12/2014
 
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Astérix: le Domaine des Dieux pose cette question : qu’est ce qui fait courir Alexandre Astier ? Homme-orchestre cumulant les postes d’auteur, réalisateur, producteur, acteur, musicien, dialoguiste, le voilà à la tête du premier film d’animation français dont l’ambition n’est rien de moins que de se mesurer au géant Pixar avec 15% de leur budget habituel. Pour quel résultat ?

Asterix le domaine des dieux 1Demandons nous ce qui pousse l’un des seuls auteurs français à avoir une véritable fanbase à accepter une mission aussi difficile pour ne pas dire kamikaze que de revigorer l’animation française.

Il y a d’abord quelque chose qui tient du bon sens, de la cohérence artistique. Astier a cherché avec Kaamelott a proposer une mythologie typiquement franco-française, en s’inspirant notamment du concept du monomythe de Joseph Campbell théorisé par Christopher Vogler, dont les écrits portent une influence dans tous les blockbusters populaires actuels. Car oui, chez Astier le rire est une façade, dont il se préoccupe peu. Une façade qui lui permet de construire des univers si riches et structurés que même lorsqu’ils franchissent la ligne du fantastique ou de l’absurde, ils ne paraissent que comme des miroirs à peine déformants de nos sociétés. Et que ça soit par les contes, les pièces de théâtre, les films, ou la série Kaamelott, on semble toujours retrouver deux axes dans son œuvre qui sont au centre de cet Astérix : l’édification des icônes par la culture française et la quête du héros démissionnaire. Expliquons nous.

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Lorsqu’en 2010, M6 vient chercher Alexandre Astier à la sortie du crépusculaire livre VI de sa saga arthurienne (où les gags parfois pipi-caca des débuts laissaient leur place à des thèmes pas franchement glamour comme la condition humaine, le déterminisme, la politique et le suicide), la chaîne vient chercher une marque, une marque qui fait vendre pour l’associer à une franchise dont le succès est impératif. Le Domaine des Dieux a coûté 30 millions d’euros hors frais marketing, ce qui représente le budget cantine d’un Frozen, mais pas loin du plus gros budget européen de l’année, tous films confondus. On sait que les films live ont accusé le coup avec un quatrième volet qui marquait clairement une lassitude du public et le dernier dessin animé, Astérix chez les Vikings sorti en 2006, n’est pas resté dans les mémoires, loin s’en faut. Seulement, en engageant Astier (pour seconder Louis Clichy qui a bien des égards est le véritable réalisateur du film), on prend le package entier : son style, son humour, ses acteurs fétiches et son égo.

Asterix le domaine des dieux 3A l’image, il y a donc à boire et à manger : un character design et une animation qui adaptent parfaitement le matériau d’origine en trois dimensions, et avec un style placé sous l’influence évidente des designs humains chez Pixar depuis que Brad Bird (un autre homme-orchestre) a expliqué la marche à suivre aux animateurs. Visuellement, le film est beau. L’œil est flatté par la palette graphique, les matières, les volumes et leur poids sont bien retranscrit et on échappe au grief de l’animation européenne habituelle, à savoir un rythme lent dans les mouvements. Ici, on est dans le même registre que le rythme burlesque et pétaradant des fabuleux Douze Travaux d’Astérix ou Astérix et Cléopatre (le dessin animé, pas le Chabat). Le seul véritable changement, outre les images de synthèse remplaçant l’animation traditionnelle, c’est la patte Astier, qui se fait un malin plaisir à retranscrire l’univers de Goscinny/Uderzo en mettant l’accent sur les frustrations des personnages, leurs colères, leurs côté grande gueule, leur lâcheté, et ainsi de suite. Toutes ces faiblesses culturellement franco-françaises qui faisaient la saveur jaune acide des bras cassés de Kaamelott est là, dans un dessin animé pour enfants, avec des petites pointes corrosives sur la France d’aujourd’hui. Le village de gaulois reste la métaphore de la société française, Rome celle du pouvoir qui le gouverne et tente de le soumettre toujours en vain et Astérix et Obélix de véritables héros.

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Mais être un héros chez Astier, cela passe nécessairement par un enjeu humain récurrent dans son œuvre : l’abandon. Dans Kaamelott, Arthur abandonne le pouvoir et la quête du Graal avant de céder au désespoir le plus noir, dans David et Madame Hansen, c’est un film entier consacré au refus d’affronter ses traumas pour les surmonter, et dans Le Domaine des Dieux, c’est Astérix lui-même qui est confronté à tous les échecs possibles que la franchise lui permet. Il perd ainsi coup sur coup son village, les villageois (qui préfèrent abandonner leur identité culturelle pour connaître les joies du mode de vie romain), Obélix et même la potion magique. Plus fort que tout, il perd sa motivation en acceptant la défaite lors d’une scène très inhabituelle dans les adaptations du gaulois.

Pourquoi ces mise en échec prennent autant d’espace dans l’œuvre d’Astier ? Parce qu’elles lui permettent de donner un visage très humain aux icônes qu’il construit dans un premier temps, mais aussi parce que leur retour dans la position du héros ensuite leur donne une puissance d’évocation inédite dans leur histoire. Ainsi, lorsque le climax oppose gaulois aux romains, Astérix et Obélix deviennent de véritables super-héros français aux moments d’action et de grâce qui se placent dans la lignée d’un Avengers. Il faut voir Obélix se cramponner aux murs façon Hulk ou King Kong pour le réaliser. En 9 films d’animation et 4 films live, c’est peut-être la première fois qu’on aura vu ces personnages à la fois aussi faibles et aussi forts.

Asterix le domaine des dieux 5Il est donc dommage et un peu frustrant de rester sur sa faim, puisque ce film est loin d’être sans défauts. Délaissant ses structures habituelles en trois actes pour une nouvelle en huit chapitres courante dans l’animation actuelle, Astier a le malheur de céder à une écriture épisodique très mécanique, dont les charnières sont quasi-nulles et aux effets trop répétitifs pour garder leur efficacité. Clairement, la narration manque de fluidité, le montage est avare en respirations et même en 80 minutes de métrage seulement on se lasse vite des plans fixes avec en fond le ciel montrant les personnages bondissants au gré des torgnolles qu’ils mettent ou prennent comme si ils sautaient sur un trampoline. La première fois, on esquisse tout juste un sourire en pensant à une référence consciente aux anciens dessins animés (dont le plus vieux est pas loin d’avoir 50 ans), la quatrième fois on attend juste qu’il retourne à l’histoire.

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Mais Le Domaine des Dieux pose un problème : si sa structure est diablement cinématographique, ses enjeux et son scope ne le sont pas. Certes, on peut se réjouir d’avoir enfin une aventure du gaulois qui se déroule dans ses terres (ce qui est très rare dans ses adaptations, mine de rien), mais un film d’animation se voulant visuellement ambitieux et ne comportant que trois ou quatre décors majeurs a de quoi hausser un sourcil. Le projet de César consistant à construire un ensemble d’immeubles pour pousser les gaulois à se formater au mode de vie romain exprime une métaphore intéressante de notre société, mais non seulement elle n’est pas assez appuyée pour être efficace et peut prêter à des interprétations très douteuses sur le thème du cosmopolitisme et de l’identité culturelle, mais surtout ça reste un danger qui n’en est jamais un. On se passionne pour un héros quand il est en danger de mort, ici ce n’est presque jamais le cas puisqu’on passe la majeure partie du film à assister aux dialogues sur la perte d’identité culturelle, certes parfois hilarants ou bien écrits, mais en fin de compte pas forcément cinégéniques et surtout mollassons en termes de réalisation. L’esprit de la BD est là, tant mieux. Mais si la prochaine fois on pouvait avoir une histoire aux proportions un peu plus épiques, ça justifierait sans doute mieux les ambitions de blockbuster d’animation à grand spectacle auquel il prétend.

En l’état, Astérix et le Domaine des Dieux est une tentative assez respectable de faire du Pixar à la française, dont on retrouve aussi bien l’esprit Astérix que l’esprit Astier, mais qui manque clairement d’un canevas plus grand pour s’épanouir, et nous avec. On ne peut pas se permettre de jouer petits bras dans la cour des grands. Et si nous sommes un peu durs avec son auteur, c’est qu’au fond, on ne pourra être satisfait des aventures cinématographiques d’Alexandre Astier tant que nous n’aurons pas ce qu’il veut et ce que nous voulons tous : une trilogie Kaamelott.

FICHE FILM
 
Synopsis

Nous sommes en 50 avant Jésus - Christ ; toute la Gaule est occupée par les Romains... Toute ? Non !
Car un village peuplé d'irréductibles Gaulois résiste encore et toujours à l'envahisseur.
Exaspéré par la situation, Jules César décide de changer de tactique : puisque ses armées sont incapables de s’imposer par la force, c’est la civilisation ro maine elle - même qui saura séduire ces barbares Gaulois. Il fait donc construire à côté du village un domaine résidentiel luxueux destiné à des propriétaires romains : « Le Domaine des Dieux ».
Nos amis gaulois résisteront ils à l’appât du gain et au con fort romain ?
Leur village deviendra - t - il une simple attraction touristique ?
Astérix et Obélix vont tout faire pour contrecarrer les plans de César.