American Mary (Jen & Sylvia Soska, 2012)

de le 31/10/2015
 
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Il est toujours agréable de découvrir une œuvre cinématographique inclassable, encore plus quand il s’agit d’un genre malmené par nombres de films sans intérêt, sans idées. Et encore plus quand il est réalisé par des profils rares à la réalisation de longs-métrages. En l’occurrence deux sœurs, Jen & Sylvia Soska, dont le 2ème long-métrage American Mary s’impose comme une bouffée d’air dans un genre dévitalisé.

American Mary 1Mary est une étudiante en médecine, brillante, et qui a bien du mal à joindre les deux bouts. Elle devra mettre à contribution ses compétences professionnelles pour pouvoir s’en sortir. Non ce n’est pas là le postulat d’un film social mais d’un film qu’on rapprocherait plutôt volontiers du genre horrifique. Et c’est là le premier point fort du métrage : le fait de renouer avec une certaine épouvante s’ancrant certes dans le quotidien (rien de fou jusque là) mais surtout prenant comme point de départ du glissement vers le genre des éléments qui ne doivent rien à une mythologie ou à des codes horrifiques. On peut penser à l’Emprise de Sidney J. Furie, qui dépeignait le quotidien d’une mère célibataire et prolétaire soudainement et régulièrement agressée dans son sommeil par une entité maléfique, et son impossibilité de par son statut social plus que précaire à pouvoir changer de domicile suite à cela. American Mary s’inscrit pleinement dans cette tradition et permet ainsi en plus de légitimer de manière solide son imagerie et son saut dans l’horreur graphique, d’avoir un ancrage concret consolidant ainsi l’impact émotionnel de la suite du récit.

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Cette suite du récit, métamorphose de cette étudiante en nouvelle icône horrifique, passera par une pure mise en scène sensitive, dévoilant ici pleinement le deuxième point fort du métrage ainsi que le talent de mise en scène de ses deux réalisatrices. Passant d’un découpage sobre pour l’introduction du récit à un pur découpage horrifique (hors-champs et cadres iconiques qu’on croirait sortis des meilleurs slashers ou de leurs cousins italiens les gialli sont largement mis à contribution) on assiste ainsi à la création d’une boogeywoman à visage humain. Les teintes du film évolueront également au gré de l’affirmation de sa singulière héroïne, du monochromatique (à forte dominance ocre et grise) du premier acte, quand Mary n’a pas encore affirmé sa singularité, le métrage passe ensuite à des contrastes chromatiques forts, oscillant entre le rouge et le bleu au fur et à mesure de la transformation de sa protagoniste.

Une redistribution des codes de mise en scène en quelque sorte ne servant plus à construire des moments de tension mais à construire un personnage de manière sensorielle.

American Mary 3Ce « nouveau » personnage est, comme l’annonce un générique et de nombreuses scènes d’opérations peut-être un peu trop facilement illustrées d’une musique classique (ce qui n’enlève rien de leur efficacité), une artiste à sa manière. Une chirurgienne clandestine, utilisant ses compétences et son talent pour une clientèle adepte de body modification. Si le genre horrifique n’est pas avare en personnages féminins hauts en couleurs et complets (Barbara Steele et ses rôles ne constituent finalement que la partie émergée de l’iceberg) elles héritent pourtant très rarement de rôles de « créatrices », à la manière de ces nombreux docteurs peuplant le genre et s’adonnant à la création de «monstres ». De là à faire le parallèle avec le statut quasi-unique des sœurs Soska dans la mise en scène, et donc de la création artistique (professionnelle du moins), il n’y a qu’un pas que l’on franchira volontiers.

On pourra également pousser le parallèle avec l’objet des « créations » de Mary. La singularité de la thématique créative se jouera donc à deux niveaux :

  • dans le film il n’est point question de personnages enlevés, défigurés et rapiécés façon Dr Orloff, mais de simples clients rêvant juste de modifier singulièrement une partie de leur corps, filmés avec humanité et sans condescendance. Point de propos sur l’adversité qui passerait par des énièmes figures de monstres mais un regard et un léger propos direct sur ces personnes aux pratiques que d’autres jugeront avec violence.
  • la création des sœurs Soska est une néo-Dr Frankenstein, une femme.

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L’héritage de Frankenstein n’est donc pas complètement hors de propos (et cela va au-delà du prénom de son héroïne, qu’on pourra voir comme un clin d’œil à Mary Shelley, une autre créatrice de « monstre » justement). Il a juste évolué, se parant également d’un réalisme rafraîchissant et faisant office de traduction des symboliques littéraires et visuelles d’autrefois.

On s’amusera ainsi à déceler ce qui pourrait s’apparenter à l’œuvre de Shelley, comme cet homme de main au service de Mary qu’on rapprochera du fameux assistant Igor (qui certes n’apparaît pas dans le roman originel mais qui est devenu quasi-incontournable lors de ses nombreuses adaptations).

American Mary 5Le fait que ce personnage principal soit la seule décisionnaire de son nouveau statut, de sa « nouvelle » identité participe également au sentiment de fraîcheur de la proposition cinématographique que constitue American Mary. Elle n’est pas le fruit d’un trauma décidé et provoqué par quelqu’un d’autre. L’événement choquant du récit qui pourrait s’apparenter à cela n’arrive en réalité qu’à mi-parcours, alors qu’elle est déjà « Bloody Mary » telle que certains de ses patients la surnomment. Cette part là du récit sera d’ailleurs malheureusement la plus faible du métrage, toujours maîtrisé visuellement parlant, mais héritant d’une narration trop mécanique et téléphonée, bien qu’émaillée de visions que Clive Barker n’aurait pas renié.

Dans cette logique totale d’auto-création (et donc d’auto-détermination, les deux se mélangeant et étant indissociables dans la logique du récit) évoquée plus haut, Mary se « recréera » une fois de plus dans un dernier acte, utilisant pour la première fois son « art » sur elle-même. Tout comme ses deux créatrices-réalisatrices, la destinée artistique de Mary restera totalement entre ses mains et on aura l’intime conviction d’avoir assisté là à un double acte (intra et extra filmique) de création des plus éclatants.

FICHE FILM
 
Synopsis

Cherchant à se faire un peu d'argent pour payer ses études de médecine, la jeune Mary est engagée dans une boîte de massage, mais ce sont plutôt ses talents de chirurgienne qui attirent l'attention de son employeur. Elle accepte d'abord de soigner un homme torturé par les gros bras du salon, avant d'opérer quelques freaks qui cherchent les sensations extrêmes en modifiant leurs corps. Un pacte de sang qui va l'entrainer dans une spirale de violence de plus en plus extrême et insupportable.