American Bluff (David O. Russell, 2013)

de le 14/01/2014
 
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Depuis Fighter, David O. Russell montre de façon plus ou moins évidente sa véritable fascination pour le cinéma de Martin Scorsese. Et ce qui tenait essentiellement en quelques afféteries, un sens du travelling, de l’occupation de l’espace et du dialogue, se transforme en une profession de foi avec American Bluff, film rock ‘n’ roll et bling bling. Exercice de style sous influence évidente, ce septième long métrage du réalisateur new-yorkais se fantasme un peu comme Les Affranchis du film d’arnaque et impressionne par la maîtrise de son auteur, autant dans la mise en scène que la narration.

American Bluff 3American Bluff porte tous les signes du film qui pourrait se laisser avaler par ses modèles. En l’occurrence, Les Affranchis et Casino, ou un de leurs héritiers directs, Boogie Nights de PT Anderson. Ce dernier avait d’ailleurs souffert à sa sortie, avant d’accéder au statut d’œuvre majeure qui est le sien aujourd’hui, de cette vilaine appellation de « sous-Scorsese ». L’histoire se répète avec cette fois David O. Russell, qui a pour sa part largement démontré le talent qui est le sien, et notamment grâce à la largeur de sa palette cinématographique. Si une véritable cohérence reste à mettre en place entre Les Rois du désert, J’adore Huckabees, Fighter et Happiness Therapy par exemple, ils témoignent tous d’une volonté et d’une facilité à se réapproprier des genres dans leurs motifs fondamentaux, autant que d’une pointe de folie qui peut tout à coup prendre des proportions démesurées. Mais l’expérience aidant, David O. Russell canalise toujours plus ses excès et American Bluff, s’il ne brille pas par une originalité folle, est la preuve irréfutable de cette évolution.

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American Bluff démarre sur un rythme complètement fou, à une vitesse insolente laissant craindre le pire, presque façon Guy Ritchie mais sans la laideur. Christian Bale qui passe un temps fous à faire tenir sa moumoute, quelques mouvements dans des couloirs, un affrontement verbal avec Bradley Cooper, un moment de complicité avec Amy Adams, puis le grand saut dans une chambre d’hôtel avec ce qui ressemble à une arnaque ou à un piège tendu à Jeremy Renner. L’enchainement dure une poignée de minutes et l’effet est immédiat. Le spectateur est propulsé au cœur du récit et directement happé par l’euphorie générale, tandis que le mode de narration permet en un rien de temps de définir à peu près tous les personnages essentiels dudit récit. La technique n’est pas très éloignée de la méthode du Scorsese « rock ‘n’ roll » : amadouer le spectateur par un flux d’informations et de personnages tel qu’il est impossible de ne pas le ferrer avec au moins un des éléments. Le décor 70’s fait le reste du travail et développe autant par la direction artistique que par les choix de la bande originale un charme tout simplement imparable.

American Bluff 5Le dosage se doit d’être subtil. Suffisamment de paillettes pour fasciner mais surtout pas trop pour ne pas tomber dans le ridicule et le kitsch. Et là où David O. Russell se montre extrêmement malin, c’est en utilisant toute cette dialectique qu’il maîtrise sur le bout des doigts, la grammaire cinématographique scorsesienne, pour détourner le regard, la pervertir, l’utiliser pour raconter autre chose. Quelque part, American Bluff n’a de Scorsese que le style, car son cœur n’en possède ni la violence ni la noirceur et s’avère bien plus léger. Ce qui en fait un objet sans doute un brin plus pernicieux. Les paillettes, les costumes de maques, les robes sexy et les coiffures impossibles, sur des tubes rock ou disco, sont un artifice détournant l’œil du public tout en jouant avec ses attentes. Toute cette dialectique et ce décorum que l’esprit associe immédiatement, par logique, au « film de gangsters » est un rideau de fumée. Une entourloupe qui se fait l’écho du récit, basé également sur la manipulation car il n’est finalement que question d’un film d’arnaque bâti sur des personnages bien plus travaillés qu’à l’accoutumée. Habilement écrit et finement roublard, construit sur des fausses pistes et mouvements narratifs très élégants, American Bluff est un film bénéficiant d’une dynamique toujours impressionnante, autant le fruit de dialogues hauts en couleurs déclamés par des personnages qui le sont tout autant, que d’une mise en scène opératique à souhait, faite de mouvements grandiloquents. Mais David O. Russell évite soigneusement de transformer son film en un tour de force ou une démonstration, d’abord par la logique interne de sa mise en scène répondant à des impératifs de narration, mais également par la précision chirurgicale avec laquelle il construit ses personnages.

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Autant l’arnaque en elle-même se montre passionnante par son insolence et son aspect imprévisible purement manipulatoire, autant l’intérêt du film se situe essentiellement dans la gestion de ses personnages se multipliant sans qu’aucun ne reste sur le carreau. David O. Russell démontre une nouvelle fois sa facilité à gérer les ruptures de ton et la multiplicité des intrigues, mais également la lucidité de son regard sur l’être humain et les rapports de force entre les hommes. Il faut voir la maestria avec laquelle il capte la chute du personnage de Bradley Cooper (qui a trouvé en David O. Russell le seul réalisateur capable d’en tirer quelque chose d’intéressant), la simplicité de celui de Jennifer Lawrence, toute en nuances, ou encore le caractère vicieux et fragile de celui d’Amy Adams. Le numéro d’acteurs est magistral, avec une nouvelle performance physique de Christian Bale (et un petit caméo délicieux pour un boss de la mafia), le dispositif de mise en scène est une véritable démonstration de savoir-faire, tandis que l’exercice de montage tient parfois du génie pur et simple. American Bluff ne révolutionne pas le genre mais la maestria avec laquelle il digère la mécanique du film de gangsters façon Scorsese pour repenser le film d’arnaque est un véritable bonheur, ponctué de séquences tout simplement géniales, à commencer par une incroyable scène de boîte de nuit, peut-être la plus belle depuis La Nuit nous appartient, ou encore celle du « Live and let die », brillantissime.

FICHE FILM
 
Synopsis

Un escroc particulièrement brillant, Irving Rosenfeld (Christian Bale) et sa belle complice, Sydney Prosser (Amy Adams) se retrouvent obligés par un agent du FBI, Richie DiMaso (Bradley Cooper) de nager dans les eaux troubles de la mafia et du pouvoir pour piéger un homme politique corrompu, Carmine Polito (Jeremy Renner). Mais l’imprévisible épouse d’Irving, Rosalyn (Jennifer Lawrence) pourrait bien elle aussi tirer les ficelles…