Adieu au langage (Jean-Luc Godard, 2014)

de le 21/05/2014
 
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Les fans de Jean-Luc Godard et les défenseurs de la 3D au Cinéma sont rarement les mêmes personnes. On pouvait donc espérer que JLG tente de rétablir la communication entre deux mondes en apparence irréconciliables en tentant de trouver une langue commune, par l’expérimental. Hélas, c’est le film du renoncement pour un vieil artiste, fatigué et aigri du monde. « Il dit qu’il meurt. Eh bien qu’il meurt. »

Adieu au Langage. Ah, dieux. Oh, Langage. Comment parler avec justesse d’un film si expérimental, si souvent abstrait, si loin de toute grille d’analyse possible ? La meilleure critique possible devrait prendre la forme d’un film, plutôt que d’un texte. Un film parlant la même langue, pour mieux expliquer les choix de réalisation de Godard, comprendre pourquoi.

Et ce film existe. Il en y a même deux. Mieux encore, ils ont été réalisés par Godard aussi, avec parfois les mêmes plans et les mêmes mots. Ces films sont « 3 Désastres », son segment pour 3X3D et sa lettre ouverte à Thierry Frémaux répondant par la négative à son invitation pour monter les marches du Festival de Cannes 2014 et présenter Adieu au Langage. Ces deux films, l’un d’un quart d’heure, l’autre de huit minutes, donnent les clés au commun des mortels pour comprendre ce nouveau long-métrage. Mieux que de donner un simple commentaire ou des pistes de réflexion, ils sont les meilleures œuvres de Godard depuis au moins quinze ans, regorgent d’idées, d’inventivité, et même, disons-le, de génie. Et tout cela en une vingtaine de minutes à peine. Le vrai grand retour de Godard était donc là, à l’ombre des paillettes maudites de la Croisette.

Car Adieu au Langage est volontairement abscons, hermétique, ésotérique et anarchique. Il laissera le spectateur lambda sur le bas-côté, condamné à ne comprendre que des bribes de son discours, et encore, à la condition qu’il s’accroche à des plans formellement hideux et un montage son où les phrases intelligibles sont rares, entrecoupés de musiques sur-saturés s’arrêtant brusquement.

Le choix fait par Godard est terriblement frustrant. Il a décidé de revenir à la forme utilisée par ses dernières oeuvres comme Eloge de l’Amour, Notre Musique ou le plus récent Film Socialisme. Des films où Godard parle de tout, sauf de Cinéma. C’est très frustrant, car en s’attaquant à la 3D, on pouvait penser qu’il prendrait ce parti-pris technique comme sujet pour mieux l’intégrer à son magnum opus de sa fin de filmographie : Histoire(s) du Cinéma. Car l’un des intérêts de ses Histoire(s) était qu’elles pouvaient sans problèmes s’agrandir avec l’ajout de nouveaux chapitres au fil des années et de l’évolution du 7ème art. En ce sens, Godard avait donc déjà usé d’addendums plus ou moins connectés au cours des vingt dernières années, avec une suite de courts-métrages assemblés avec des images d’archives et le plus souvent la voix-off du réalisateur d’A Bout de Soufffle en fond, comme un vieux mage ouvrant de vieux grimoires pour séparer les bons sorts de la magie noire. Ce Godard-là fascine. On peut être en total désaccord avec ses thèses et ses analyses (reprocher à Spielberg d’avoir reconstruit Auschwitz pour le trivaliser est un triste exemple de sa bêtise), mais sa place dans l’Histoire du cinéma en fait un témoin fascinant, entre artiste, critique, philosophe et poète. Un réalisateur, donc. Et quand ce réalisateur là parle de Cinéma, c’est toujours intéressant. Parce que même si il dit quelque chose de totalement stupide (et c’est loin d’être toujours le cas), ça nous renseigne sur « ce qu’il a représenté » pense du Cinéma. Culturellement, c’est donc un artiste à part entière, qui a son propre art, son propre style et sa propre pertinence.

Adieu au langage 1

Cela étant posé, Adieu au Langage est hélas peu pertinent, pas si complexe qu’il en a l’air et si moche qu’il en devient difficilement regardable.

Dire du film qu’il serait bon ou mauvais ne mène nulle part, comprenons nous bien. Adieu au Langage échappe au système rationnel de la critique par sa forme comme son fond. Comme souvent avec JLG, il adopte un simple cadre de personnages sans narration claire et établie juste pour servir de prétexte aux échanges donnés, des tunnels verbeux style théâtre moderne où les citations de poètes, d’historiens ou de philosophes se juxtaposent, se contredisent, s’annulent ou se répètent pour créer un effet de style. En l’occurrence ici on suit au moins cinq ou six narrateurs différents, dont au centre un couple se questionnant sur la dualité de la Nature face au concept de la Métaphore et dont le principe de langage signe un aveu d’échec de l’Homme face à la Réalité. C’est dire à quel point on va bien se marrer.

Le dialogue du couple est interrompu au fil du « récit » par un chien, Roxy Miéville, chien de Godard, disposant de sa propre voix, et qui a l’avantage de ne pas être contaminé par la conscience humaine, étant en harmonie constante avec la Nature qui l’entoure, d’où des séquences le montrant dans la forêt (symbolisant le monde, le sexe et la Femme selon le moment du film), se rouler au milieu des feuilles mortes de l’automne, se rouler dans la neige hivernale, se rouler dans le salon de Godard pendant le printemps et gambader dehors comme un petit fou en plein été ou faire caca dans l’herbe, le tout filmé avec un téléphone portable ou des caméras DV. Voilà qui explique une production ayant nécessité plus d’un demi-milion d’euros de budget et cinq années de tournage.

Sarcasme mis à part, difficile de distinguer les idées tant peu surnagent dans la clarté. Il n’y a pas deux plans qui se suivent harmonieusement et l’ensemble des faux raccords crée sur le long terme une narration propre où le spectateur doit constamment réinventer ce qu’il voit pour le digérer à sa manière, au milieu d’images abstraites, de répétitions, de jeux de caméra et de gadgets en rapport avec la 3D.

La 3D, parlons-en : Godard ne s’en sert presque jamais vraiment, mais il a le mérite de comprendre l’intérêt de sa technique : créer de la profondeur dans le plat. A travers un plan mal cadré et fixe par exemple, il cite les compositions d’Orson Welles, mettant des éléments sur plusieurs plans pour forcer les perspectives. Il a même réussi à trouver une idée de mise-en-scène qui rend impossible de voir le film en 2D dans sa vraie nature, ce qui est remarquable en soi : il cadre deux personnages à la fois avec deux caméras 3D, jusque là rien d’extraordinaire. Mais dans ce même plan, il garde la caméra de gauche sur le personnage de gauche, puis le personnage de droite part vers la droite de l’image, obligeant la caméra de droite de la suivre en faisant un panoramique pour la garder dans le cadre. Godard crée alors une image impossible que seule la technique Cinématographique (qu’il exècre) pouvait mettre au point. Pour la première et seule fois de son entière filmographie, il est parvenu à « filmer l’invisible ». Ce que nous voyons devient une image composite de deux plans superposés qui partaient d’une même image. Le spectateur a le choix entre trois options : soit fermer l’œil droit, et ne voir que le personnage de gauche, soit fermer l’œil gauche et ne voir que la trajectoire du personnage de droite, soit garder les deux yeux ouverts et provoquer un strabisme divergent faisant faire à nos yeux l’équivalent d’un exercice proche de la torture ophtalmologiste. En termes de forme, c’est donc objectivement original, en termes de fond, ça questionne la place du spectateur en faisant de lui un réalisateur puisqu’il doit choisir ce qu’il voit en renonçant aux deux autres. Et lorsque vous voyez le film en Real-3D, vous portez obligatoirement de grandes lunettes noires, qui faisaient partie de son image de marque il y a 50 ans. Autrement dit, Godard vient de vous transformer en Godards. Magie noire.

Adieu au langage 2

A vous de voir si ce discours participe d’un formatage de la pensée par la technique ou d’une manière pour son auteur d’être compris malgré l’abstrait de sa forme. Il est donc bien question ici de langage, de communication, et de l’obligation de se transformer ou de transformer son interlocuteur afin de pouvoir le comprendre ou d’être compris. Seulement, JLG avait déjà toute cette problématique dans sa filmographie depuis plus de 30 ans, tendant a vouloir « filmer l’invisible », et ce faisant, à être piégé par les limites de l’abstrait, isolant les images aux interprétations vagues, tout juste aidées par ses citations. Et là encore, le vieux Suisse naturalisé a une longueur d’avance. Il est déjà las de son discours et de répéter la même chose film après film. Adieu au Langage est transparent dès le titre : c’est un aveu d’échec. Sa forme artistique n’a pas réussi à parler au-delà de son propre art, il fait donc logiquement preuve de renoncement à plusieurs moments du récit. Par exemple, il rattache ses thèmes de l’égalité, et surtout de l’égalité hommes/femmes à la matière fécale. A l’image, la femme se plaint de l’inégalité, cherche son sens. L’homme lui répond, assis aux toilettes, qu’il faut chercher la réponse chez le penseur de Rodin. Pendant que la bande-son passe des bruitages de défécation, il explique qu’il n’existe que l’égalité de la pensée, qui se retrouve au moment de la solitude du trône, oui, la pensée se retrouve dans le caca. Un peu avant, la même femme, nue, était accompagnée d’un vulgaire bruitage de pet au moment de s’asseoir à l’instant précis où son postérieur parait dans le cadre. L’image du renoncement.

On pourra alors étrangement s’émouvoir des formes abstraites ou des couleurs évoquant Nicolas de Staël, ou la vision du Predator un soir de biture. Le parallélisme entre un petit cercle blanc au milieu d’un fond noir et celui d’un point blanc -un défaut d’image- disparaissant dans une bande d’archive de vieux film, semble atteindre l’apogée de l’agonie de son « Adieu ». A l’image d’un peintre impressionniste n’évoquant plus que des aplats de couleurs vagues et flous au crépuscule de son existence, Godard se dilue, plan après plan, dans l’abstraction cinématographique. Il n’y a plus de mots ni d’images discernables, juste des formes et des sons impossibles à identifier. Logique de terminer le film sur des aboiements et des cris de bébé, annonçant la mort et la naissance. Voilà que le Maoïste se découvre soudainement bouddhiste. L’Histoire a de ces raccourcis…

Devenu visiblement grabataire, Godard signe à 83 ans un film de sale gosse, où il fait ce qu’il veut, raconte ce qu’il veut et le fait n’importe comment. Son propos ne prend jamais vie, pas plus que sa narration. On passe simplement d’une image à une autre et d’un son au hasard à un autre, sans qu’ils soient liés. Il va si loin dans l’épure de son traitement qu’on ne retient qu’une poignée d’idées vagues, qu’il avait déjà plus ou moins dites dans d’autres films. Tout juste on retiendra la phrase d’ouverture « Les gens sans imagination se réfugient dans la réalité », expliquant à elle seule le parti-pris de liberté à l’OVNI filmique qu’il réalise, et martelé par un mot, un seul, écrit en lettres de sang et clignotant en majuscules : ADIEU. ADIEU. ADIEU.

Oui, je crois qu’on a compris. Adieu, Jean-Luc. Adieu, vieux taré.

FICHE FILM
 
Synopsis

Le propos est simple. Une femme mariée et un homme libre se rencontrent. Ils s'aiment, se disputent, les coups pleuvent. Un chien erre entre ville et campagne. Les saisons passent. L'homme et la femme se retrouvent. Le chien se trouve entre eux. L'autre est dans l'un. L'un est dans l'autre. Et ce sont les trois personnes. L'ancien mari fait tout exploser. Un deuxième film commence. Le même que le premier. Et pourtant pas. De l'espèce humaine on passe à la métaphore. Ca finira par des aboiements. Et des cris de bébé.