À la merveille (Terrence Malick, 2012)

de le 25/04/2013
 
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Après un Tree of Life peut-être trop dense, trop imposant, pour être appréhendé immédiatement à sa juste valeur, Terrence Malick n’a pas perdu de temps et ce n’est que deux ans plus tard qu’arrive À la merveille, alors que l’artiste nous avait habitué à des périodes de gestation bien plus importantes. Avec ce « petit film », en apparence, si fragile, il signe une odyssée spirituelle et sensitive sous forme de poème purement cinématographique. Du chaos naît la grâce, du manque et de la mélancolie naît la passion, et se dessine lentement la plus belle des évocations du sentiment amoureux.

Le Mont Saint-Michel tel un monolithe. Autour de lui gravitent deux êtres qui s’aiment ou se sont aimés. À la merveille est articulé autour de ce motif tel un poème expérimental à la narration déconstruite, faite de visions éparses comme autant de représentations d’un récit dynamité. Il est nécessaire de faire preuve d’une absence totale de cynisme au moment d’aborder le dernier film de Terrence Malick, et l’accueil scandaleux que lui a réservé la presse à sa sortie en dit long sur le sujet. Naïf ? Philosophie de comptoir ? Imposture ? Dialogues indigents ? À la merveille met étrangement en lumière la crise de foi – en le cinéma – qui affecte cette profession. Il y est question de foi évidemment, comme cela a toujours été le cas chez Terrence Malick, d’amour également, le tout sous une forme délicate à appréhender car le cinéaste, à l’image d’autres grands, n’en finit plus de se radicaliser. Les ingrédients sont les même, des contre-plongées vertigineuses à la délicatesse d’une lumière rasante, en passant par ces plans auscultant la nature, cette voix off hypnotique ou ce grand angle flamboyant. Ce qui change, ce qui a muté, c’est la mise en œuvre qui devient presque insaisissable. De La Balade sauvage à À la merveille, soit précisément 40 ans de cinéma, l’œuvre de Malick suit une évolution sous forme de construction/déconstruction, son dernier opus représentant une forme d’aboutissement thématique et formel.

A la merveille 1

Il n’est ainsi pas étonnant, même si on ne s’y attendait pas, de retrouver dans À la merveille certains motifs, parfois de simples images, provenant directement de ses précédents films. Deux personnages enlacés dans un champ de blé avec une large bâtisse en arrière-plan, et ce sont Les Moissons du ciel qui réapparaissent le temps de quelques plans. Pourtant, le film avec lequel il fait le plus écho, contredisant la logique apparente, n’est pas Tree of Life mais plutôt Le Nouveau monde, son film le plus mal-aimé jusqu’alors (À la merveille vient de lui chiper cette place et ce n’est pas un hasard). Car dans la multitude de thèmes que brasse le film, on trouve dans le personnage de Marina, hypnotique Olga Kurylenko, quelque chose de Pocahontas. Être déraciné, tiraillé entre le choc culturel et son amour sans limites, elle illumine le film de sa mélancolie et sa passion dévorante. À la merveille est construit selon le motif classique du triangle amoureux et les être se croisent et se choquent dans un récit complètement déstructuré touchant à une forme d’abstraction qui guettait le cinéma de Terrence Malick depuis quelques temps. L’amour n’étant pas, dans sa forme la plus pure, une chose linéaire, le film l’illustre par des tableaux épars qui forment une mosaïque virevoltante et pleine de vie. Cet amour y est abordé sous toutes ses formes pour en approcher l’essence, entre l’humain et le divin. Avec les œillères habituelles, on pourrait en effet n’y voir qu’un prêchiprêcha de bas étage ou une philosophie ronflante. Il n’en est rien. Par petites touches et grâce à l’extrême sensibilité de son auteur, observateur raffiné du genre humain, À la merveille touche au sublime et bâtit sa cathédrale des sentiments en invoquant non pas la religion, mais la foi. La foi en un Dieu, ou un guide, mais plus globalement en une forme d’amour qui se détache des conventions terrestres. Et dans cette danse, à la fois belle et cruelle, apparait ni plus ni moins que l’expression la plus pure, la plus élégiaque, la plus puissante, du sentiment amoureux. Une danse à côté de laquelle se glisse un Javier Bardem porté aux nues, à la recherche de cet amour dont il est pourtant le plus grand des serviteurs.

A la merveille 2

Personne ne filme les romances comme Terrence Malick, et personne n’est capable d’évoquer la spiritualité à sa manière. Il filme l’amour comme une valse, appuyé par l’étrangeté du rapport entre un Ben Affleck massif et mutique, et une Olga Kurylenko sur qui la gravité semble n’avoir aucune prise. Qui dit valse dit mouvement, et À la merveille n’est que mouvement. Mouvement des corps dans le cadre, mouvement du cadre lui-même, et mouvement de la narration visuelle par un découpage heurté mais précis qui renforce sa forme d’abstraction toujours plus radicale. L’amour y est célébré tel un absolu, le point final à une existence complète, à travers son cheminement métaphysique. Cette construction éminemment chaotique, faite de coupes brutales dans la longueur des plans, qui en appelle même à des visions fantasmées pour brouiller la réalité et accentuer encore son aspect flottant, provoque une sensation de vertige. Tout y avance très vite, de façon presque violente, notamment dans le mouvement pour approcher les personnages, tandis que la douceur des voix qui ne sont plus que des murmures, pour autant de bribes de pensées, amène une nécessaire accalmie. Terrence Malick jongle avec sa matière filmique, donnerait volontiers l’impression d’avancer à l’aveugle, mais de cette mosaïque s’élèvent des destins contrariés et une vision du monde qui ne s’adresse plus au cerveau mais au cœur. À la merveille ressemble à cette petite voix appelée conscience, qui résonne dans l’esprit de chacun, pour lui rappeler où se situe l’essentiel. Dans la simplicité, dans la puissance sourde, dans la lumière aveuglante d’un parcours amoureux. Non seulement le résultat est bouleversant, car il touche du doigt l’essentiel mis à nu, mais il s’avère surtout très juste. Accompagné par la caméra d’un Terrence Malick qui n’a jamais été aussi sensuelle et aérienne, ce morcellement de l’existence finit par prendre tout son sens dans un final d’une force iconographique assez rare. Et ce « petit film » qui cache bien volontiers son ambition s’impose sans le moindre doute comme une expérience hors norme, fondamentale et transcendante, sur laquelle une réflexion terre-à-terre n’aura aucune prise. Terrence Malick est au-dessus du lot, et en captant l’essentiel avec minutie, il a la générosité extrême d’offrir au monde un voyage spirituel proche de la méditation, trouvant dans sa mise en scène délicate et son mode de narration perturbé, la définition ultime de l’amour et des sacrifices nécessaires pour atteindre cette forme d’illumination.

FICHE FILM
 
Synopsis

Même s’ils se sont connus sur le tard, la passion qu’ont vécue Neil et Marina à la Merveille - Le Mont-Saint-Michel - efface les années perdues. Neil est certain d’avoir trouvé la femme de sa vie. Belle, pleine d’humour, originaire d’Ukraine, Marina est divorcée et mère d’une fillette de 10 ans, Tatiana.
Désormais, le couple est installé dans l’Oklahoma. Leur relation s’est fragilisée : Marina se sent piégée. Dans cette petite communauté américaine, elle cherche conseil auprès d’un autre expatrié, un prêtre catholique nommé Quintana. L’homme a ses propres problèmes : il doute de sa vocation…
Marina décide de retourner en France avec sa fille. Neil se console avec Jane, une ancienne amie à laquelle il s’attache de plus en plus. Lorsqu’il apprend que rien ne va plus pour Marina, il se retrouve écartelé entre les deux femmes de sa vie. Le père Quintana continue à lutter pour retrouver la foi. Face à deux formes d’amour bien différentes, les deux hommes sont confrontés aux mêmes questions.