A Ghost Story (David Lowery, 2017)

de le 05/12/2017
 
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On avait découvert David Lowery il y a maintenant quelques années avec son premier long-métrage Les Amants du Texas, beau film rondement mené mais qui manquait cruellement de personnalité et incapable de se débarasser de l’ombre du maître texan Terrence Malick qui planait au-dessus de lui. Il revint à la charge l’année dernière avec le remake de Peter et Elliott le Dragon, adaptation en prises de vue réelles du dessin-animé culte de Disney qui fut un échec au box-office malgré de bons échos critiques.
Avec A Ghost Story, nul doute que Lowery compte prendre une nouvel ampleur en revenant avec un film à petit budget mais une ambition certaine. Acclamé à Sundance puis multi-récompensé à Deauville (convainquant son distributeur Universal de l’intérêt d’une sortie en salles pour la France), il renoue avec le duo d’acteurs Casey Affleck-Rooney Mara déjà à l’affiche des Amants du Texas dans un drame fantastique minimaliste et bouleversant. Cette fois, il s’agit d’un couple anonyme au plus mal M, et C, dont la brouille est interrompue par la mort soudaine de C (Affleck, grandiose) qui revient hanter sa maison.

D’abord magnifique film sur le deuil, A Ghost Story se trouve être une merveille d’épure : plans fixes ou travellings millimétrés associés à ce montage lent confèrent au film une réelle tendresse par l’extrême attention du réalisateur sur ce qu’il filme. Ici, Lowery sublime chaque situation par la prolifération des détails, chaque plan devient une déclaration d’amour pour ses personnages et ses acteurs transparaissant par les gestes et instaurant dès lors une certaine subtilité à l’émotion. Loin d’un style pompier surlignant les sentiments, cette réalisation si délicate passe notamment par la douce lumière de Andrew Droz Palermo et cette utilisation brillante d’un format 1.33 trop peu exploité de nos jours.
Cette science du geste et du déplacement est le principal vecteur d’une émotion vive, brute qui ne passe jamais par la parole tant Lowery prive chaque situation de dialogues pour mieux faire ressortir l’essence même de son film. Il semblerait presque qu’il ne filme rien, ou du moins qu’il ne cherche rien de particulier à filmer, s’intéressant essentiellement à l’absence, au vide, aux rendez-vous manqués. Le non-dit, la frustration et les regrets ressortent l’image par des ballets de personnages qui se ratent, ne peuvent se parler et communiquent donc par mots interposés. L’esthétique low-fi d’A Ghost Story dépasse l’exercice de style, le fantôme Affleck s’incarne au-delà de son costume, un simple drap troué aux yeux, comme si le cinéaste parvenait par le contexte, le cadre et les actes du personnage a retranscrire des émotions tangibles. Cela passe par exemple par ce superbe dialogue entre fantômes chacun inquiet de voir disparaître progressivement le monde qu’il connaît et a tant aimé. Bien évidemment, cette esthétique minimaliste met en lumière un couple d’acteurs déchirants, Rooney Mara en veuve meurtrie est simplement bouleversante et Casey Affleck, bien que camouflé par son drap, est toujours aussi bon lorsqu’il doit être taciturne et renfermé sur lui-même, notamment dans les quelques flash-backs qui font respirer le film.

Un des tours de force de la première partie est de réussir constamment à filmer le vide, l’absence et surtout la souffrance du deuil sans jamais hausser le ton. Lowery utilise simplement le pouvoir de suggestion des images, après tout il ne s’agit rien d’autre que d’un effet Koulechov, en montrant d’un même geste ce processus de deuil de M qui petit à petit retrouve une vie et de l’autre C qui hante les lieux, observe impuissant ce qui se déroule chez lui et semble se questionner sur ce qui restera de lui chez sa femme. Loin d’être austère, le film se rattache à la moindre situation triviale et la transcende comme cette bouleversante scène dans laquelle Mara dévore une tarte à s’en faire vomir, un simple plan fixe de cinq minutes et une actrice au sommet de son art parviennent à émouvoir dans une apparente simplicité mais dans un dédale de tourmente pour le personnage qu’il parvient à faire ressentir.
La deuxième partie du film en revanche déploie une ambition plus ambiguë, le film appuyant sans grande subtilité sur des thèmes qu’il esquisse avec beaucoup de pudeur jusque-là. D’une certaine manière, le film se hante lui-même comme si ce qu’il avait ébauché dans sa somptueuse première partie ne suffisait plus et que le besoin d’expliciter se faisait ressentir. Ainsi, se posent tour à tour les questions de la postérité, de ce qu’on laisse derrière nous et donne un regard inquiet sur l’avenir du monde. Or ces interrogations sont déjà brassées par le vide laissé par C dans la vie de M mais le film ne s’en contente pas, exprimant le besoin de sortir du cadre intime et embrassant une histoire plus globale à la fois par les nouveaux occupants de la maison (une famille hispanique puis une fête de trentenaires option philosophes de comptoir) et aussi par une certaine idée de l’Amérique passée, présente et future. Des scènes qu’observe stoïquement ce fantôme pas si passif que ça, se projetant dans un avenir quasi-dystopique n’accordant que peu d’importance aux attaches personnelles, revenant ensuite au commencement de l’imaginaire américain (la conquête de l’Ouest, l’attachement à la terre etc…) jusqu’à cette grande scène finale en forme de retour aux sources intimes. Le tout se fait sans jamais ou presque quitter le décor du film se transformant au gré des époques et des générations, bouclant ainsi une perpétuelle quête d’accalmie et de paix intérieure d’un fantôme grattant inlassablement la peinture du mur. Les gestes, encore et toujours.

 

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