99 Homes (Ramin Bahrani, 2014)

de le 17/03/2016
 
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Les différents drames de leur histoire alimentant constamment leur cinéma, il n’est pas étonnant de voir la crise financière et immobilière ayant frappé les USA se retrouver au cœur de nombreux films. C’est précisément le cas de 99 Homes, qui vient ternir un peu plus ce bon vieux rêve américain et offre à Andrew Garfield l’occasion de se mesurer au monstre Michael Shannon.

99 Homes 1Pour Ramin Bahrani, il s’agit d’aborder un sujet social fort et encore tout frais dans l’esprit américain. Soit le cas typique du sujet casse gueule capable de déraper à tout moment du côté du sentimentalisme dégoulinant ou de la démonstration pompeuse digne d’un mauvais documentaire. Mais Ramin Bahrani opte pour la solution la plus viable, celle du « film de genre » dans la mesure où 99 Homes oscille entre le drame social chargé, le film de gangster et la relecture d’un des mythes fondateurs de notre société. Une approche relativement originale donc, intention qui se concrétise dès les premières minutes du film. Une introduction à la steadicam qui va suivre le personnage incarné par Michael Shannon et dévoiler furtivement un cadavre dans une maison qu’il arpente. Si la séquence n’a rien d’exceptionnel, techniquement, ni même de jamais vu, elle constitue tout simplement un modèle d’économie afin de caractériser un personnage sans en faire des tonnes. Entre son apparence, sa conversation téléphonique et sa réaction, le personnage est totalement défini en quelques minutes.

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99 Homes va d’ailleurs jouer la carte de l’efficacité au maximum. Car il en sera de même pour le personnage d’Andrew Garfield, caractérisé en un instant. De quoi se concentrer à 100% sur une intrigue somme toute assez classique, mais bien exécutée et bénéficiant autant de l’exploitation de son sujet que de la qualité d’interprétation, et d’exécution dans sa globalité. Car 99 Homes est un film très bien emballé, dans un beau scope qui capte une Floride plus vraie que nature (le film a été tourné à la Nouvelle-Orléans). Une approche assez ample et lumineuse pour un film très noir touchant essentiellement au cadre de l’intime, même ce le sujet qu’il aborde s’étend bien plus vastement que le cadre délimité par l’action. Le film de Ramin Bahrani va ainsi s’appliquer à jouer sur la notion d’opposition, à l’image des 99% du mouvement Occupy Wall Street donnant son titre au film. « nous sommes les 99 % qui ne tolèrent plus l’avidité et la corruption des 1 % restant », en opposition à la vision qu’en a le personnage de Rick Carver incarné par Michael Shannon : « 1 personne sur 100 aura sa place sur l’arche. 99 restantes se noieront ». Une sorte de Gordon Gekko moderne, véritable requin et figure diabolique posée en opposition avec la figure presque angélique d’Andrew Garfield, dans la peau de l’ouvrier victime du système. Dans un premier temps, 99 Homes joue sur une forme d’opposition assez simpliste et une vision binaire du bien et du mal. D’un côté ce grand type, riche, séducteur et carnassier, avec sa cigarette électronique, ses belles bagnoles, sa maîtresse et sa grande maison, mais surtout son non-attachement aux conventions sociales. Un vrai prédateur qui voit le monde comme une accumulation de biens interchangeables, y compris les personnes. Et de l’autre, l’homme du peuple, qui bosse sur des chantiers, roule avec son vieux pick-up, fume des vraies cigarettes, et est extrêmement attaché aux notions de famille et de maison familiale.

99 Homes 3De cette binarité va pourtant naître quelque chose de bien plus intéressant dès lors que le film va un peu bousculer ses notions morales. Ramin Bahrani fait alors appel au mythe de Faust, au pacte avec le Diable. Rien de tel pour cela qu’une victime poussée dans ses derniers retranchements, le pacte relevant alors de la survie, même s’il s’appuie ici également sur la notion de fierté, le personnage d’Andrew Garfield cherchant à sauvegarder ce qu’il pense être la figure paternelle idéale aux yeux de son fils et de sa propre mère. 99 Homes va pousser le vice assez loin, l’homme ayant perdu sa maison travaillant pur celui qui a exécuté son expulsion, et en venant lui-même à expulser des familles dans la même situation que la sienne. Argent « facile », impression d’appartenir à une plus haute strate de la société… on assiste à une mécanique narrative typique de nombre de films de gangsters. Avec toujours en toile de fond un propos social fort, montrant des autorités policières et judiciaires totalement corrompues, et une vision glaçante de la Floride où les plus riches et Disneyland côtoient une frange de la population littéralement décimée par les banques.

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99 Homes n’est jamais aussi brillant que quand il nuance sa moralité et laisse de côté son manichéisme. Ce qu’il oublie de faire dans une dernière acte où la morale est sauve et où le film perd finalement de sa force. Et ce par un optimisme un peu béat. Les grandes valeurs américaines, véritables piliers, finissent par triompher de l’hyper-capitalisme carnassier. Le film y perd en efficacité et en nuance, tout en restant un beau petit morceau de cinéma. Notamment grâce à quelques subtilités bien senties, comme l’angle sus lequel sont filmés les personnages. Tout d’abord, des cadres à hauteur d’homme pour Andrew Garfield tandis que la supériorité de Michael Shannon est symbolisée par une légère contre-plongée, le tout s’équilibrant au fur et à mesure qu’avance le récit. Mais également, et peut-être même avant tout, grâce à la prestation des acteurs. Et ce même si Shannon bouffe littéralement le pauvre Garfield, largement moins charismatique même quand son personnage s’affirme face à son opposant. En résulte un thriller social efficace, qui aurait pu aller plus loin mais qui a le mérite de poser de sérieuses questions morales, et qui s’impose comme le complément idéal de The Big Short d’Adam McKay, avec les causes pour l’un et les conséquences pour l’autre.

FICHE FILM
 
Synopsis

Rick Carver (Michael Shannon), homme d’affaires à la fois impitoyable et charismatique, fait fortune dans la saisie de biens immobiliers. Lorsqu’il met a la porte Dennis Nash (Andrew Garfield), père célibataire vivant avec sa mère et son fils, il lui propose un marche. Pour récupérer sa maison, sur les ordres de Carver, Dennis doit à son tour expulser des familles entières de chez elles...