47 Ronin (Carl Rinsch, 2013)

de le 24/03/2014
 
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L’histoire du cinéma est jalonnée des cendres encore fumantes de grands films mutilés par des studios. Le processus, d’une cruauté sans nom, surtout lorsqu’il s’agit du premier film de leurs réalisateurs, reste rare mais la liste s’allonge d’année en année. Le dernier en date à en faire les frais se nomme 47 Ronin, tentative audacieuse de transposer au sein du cinéma hollywoodien une vieille légende japonaise ayant eu droit à nombre d’adaptations cinématographiques au pays du soleil levant. Annoncé depuis des années, le film débarque enfin après s’être pris une volée de bois vert aux USA, et s’il ne mérite pas toute cette aversion, est marqué au fer rouge d’une entreprise de mutilation dégueulasse.

47 ronin 1Tout au long de son histoire, le cinéma japonais s’est alimenté de l’histoire vraie des 47 ronins, devenue « Chūshingura » pour son exploitation dans le monde du spectacle, du kabuki au théâtre, en passant par le bunraku et la télévision. Tout simplement car ce récit de vengeance concentre tout ce qui peut représenter le code d’honneur du samouraï, le bushido. Un code qui a déjà séduit Hollywood par le passé, chez Quentin Tarantino, Jim Jarmusch ou Edward Zwick. Quant au récit précis des 47 ronins, il a déjà été adapté au Japon dès les débuts de l’industrie, puis à plusieurs reprises, les versions les plus reconnues restant La vengeance des 47 ronins de Kenji Mizoguchi sorti en 1941 et Last of the Ako Clan de Kinji Fukasaku de 1978, voire la version de Kon Ichikawa de 1994.

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Pour 47 Ronin version Universal, il s’agit d’un projet dont la production aura duré pas loin de 5 ans au total, avec une sortie sans cesse repoussée, des reshoots imposés par le studio, une superstar à l’égo difficilement gérable, un budget de 175 millions de dollars littéralement explosé et un réalisateur carrément mis de côté dans les dernières étapes de la production. Triste pour le surdoué Carl Rinsch qui signe là son premier long métrage, même si tous les efforts pour le déposséder de son travail et ruiner ce projet n’aboutissent pas. Certes, 47 Ronin est un film malade, cela se ressent, mais comme Le 13ème guerrier ou John Carter avant lui, le matériau de base est tellement solide que toutes les tentatives pour le saboter ne peuvent masquer sa vraie nature : celle d’un grand film déguisé en échec. Au niveau de la réappropriation de la culture japonaise par Hollywood, 47 Ronin se situe bien plus dans la veine du Dernier Samouraï que de Mémoires d’une geisha, avec un véritable respect des codes et motifs tout en s’imposant comme une proposition résolument moderne. Et cela ne tient pas seulement de la représentation d’un Japon féodal mythologique. En effet, le film de Carl Rinsch adopte un tempo très japonais dans son approche narrative, notamment dans la structure qui fait le choix d’une première heure avare en action, très posée pour définir l’intégralité des enjeux du récit et construire des personnages, avant de lâcher les chevaux lors d’une dernière demi-heure d’anthologie.

47 ronin 3Pourtant, des éléments posent problème. Cette volonté de prendre son temps pour poser des enjeux est tout à fait louable tant elle tranche avec la quasi intégralité de ce qui se fait à Hollywood. Mais paradoxalement, il y a dans 47 Ronin un vrai problème de caractérisation des personnages. Cela est sans doute le résultat d’un remontage agressif visant à tout recentrer sur le personnage de Kai, au départ envisagé comme élément du groupe des 47 avant de devenir une sorte d’électron libre. Une décision autant poussée par la volonté de Keanu Reeves de se réapproprier toute l’attention que par le studio souhaitant capitaliser sur la présence de la superstar bien trop rare sur les écrans. La conséquence d’une telle approche est sans appel : les 47 ronins n’existent pas en tant que tels. Ils sont une masse dans l’ombre de deux personnages, Kai et Oishi, qui bénéficient eux d’un background extrêmement travaillé.

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Le montage sauvage du film duquel a été écarté le réalisateur aura un autre effet terrible, celui d’écarter des personnages extrêmement charismatiques qui ont pourtant été mis en avant lors de la phase de promotion. Deux victimes de ce putsch : Yorick van Wageningen et Rick Genest. Le hollandais a vu son rôle de Capitaine réduit à un plan tandis que le mannequin au corps complètement tatoué d’un corps en putréfaction n’est pas mieux loti, alors que les deux avaient droit à des personnages bien plus présents comme en témoignent les diverses bandes annonces du film. Le sort de ces personnages est symptomatique du récit dans son ensemble, mutilé sans la moindre logique afin de mettre en avant LA star est limiter la casse en termes de recettes. De la même façon, le choix de sortir le film en langue anglaise vient s’opposer à une approche plutôt respectueuse des légendes japonaises, et s’explique par des nécessités purement économiques. Dommage, sachant qu’à peu près tout le film a d’abord été tourné en japonais afin de mettre en valeur l’ensemble du casting, de nationalité japonaise. Il aurait été tellement plus intelligent de tenter une approche à la 13ème guerrier en profitant du statut d’étranger de Keanu Reeves pour éventuellement débuter le film en japonais et le faire basculer en anglais.

47 ronin 5Pourtant, ces petits problèmes, doublés de problèmes bien plus handicapants au niveau du montage et de la narration générale, ne gâchent pas totalement la fête. Tout simplement car même si la première heure manque de dynamisme, elle permet de construire un univers parfaitement cohérent et pose de véritables enjeux dramatiques entre les personnages choisis pour être mis en avant. Un univers qui ressemble à un Japon féodal presque fantasmé, infusé d’éléments empruntés assez logiquement à ce qui s’apparente à de la culture chinoise (ne pas oublier que le Japon s’est approprié des éléments de la culture chinoise dès l’ère Yamato (soit dès le IIIème siècle), appuyant l’aspect très heroic fantasy de l’ensemble. En effet, avec ses démons, ses sorcières et ses pouvoirs magiques, éléments surnaturels avec lesquels 47 Ronin se montre légèrement avare, il ne fait aucun doute sur la volonté de créer un mélange entre chanbara classique et heroic fantasy moderne. Une alliance qui fonctionne, donnant lieu à quelques séquences magnifiques malgré des effets numériques parfois hasardeux. Par ailleurs, dans sa dernière demi-heure, le film se montre extrêmement efficace, voire carrément épique dans l’affrontement massif qu’il met en scène, intelligemment construit en terme de stratégie militaire et de gestion de la rythmique.

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Mais finalement, le plus beau dans 47 Ronin ne tient pas dans ses combats, rares mais très efficaces ou dans ses séquences fantastiques, dont une particulièrement réussie dans le repère des démons tengu. Le plus beau vient de son respect d’un imaginaire et d’une vaste mythologie, tout en l’adaptant intelligemment à un public qui lui est globalement étranger et n’en possède qu’une vision fantasmée. Outre les démons et créatures en tous genres, 47 Ronin traite avec tout le respect nécessaire la philosophie du bushido, jusque dans son final qui paraitrait presque audacieux pour une production de ce calibre. Mais il traite également avec justesse la notion d’étranger dans la culture japonaise, tout comme celles d’honneur et de sacrifice, et se montre également très habile pour traiter sans trop en faire de la foi. La notion de réincarnation en particulier, traitée par le prisme de la romance shakespearienne, avec toute la cruauté nécessaire. Et si le film manque parfois de souffle ou d’ampleur, il n’en reste pas moins une tentative loin d’être oubliable de porter un regard occidental sur un mythe asiatique sans le travestir, tout en l’ancrant dans un imaginaire foisonnant, le tout porté par un Keanu Reeves dont le charisme naturel accomplit toujours des miracles. Il s’impose au milieu d’un casting japonais de haut vol, avec notamment une Rinko Kikuchi dans un rôle assez génial. Pour sa part, Carl Rinsch assure avec une mise en scène pas toujours inventive (le film aurait pu être exceptionnel devant la caméra d’un créateur tel que Tsui Hark) mais très propre et ponctuée d’une poignée d’éléments très ludiques. Le film a beau avoir été mutilé, il n’est en rien l’espèce de nanar que certains ont cru voir. C’est une proposition radicale, risquée, bancale, en partie anéantie par des financiers, mais pour un premier film, il y a tellement pire.

FICHE FILM
 
Synopsis

Un perfide seigneur de guerre ayant tué leur maître et banni leur tribu, 47 samouraïs errants, jurent de se venger et de restaurer l'honneur de leurs compatriotes. Arrachés à leurs foyers et perdus aux quatre coins des terres connues, cette poignée de rebelles se voit contrainte de recourir à l'aide de Kai - un demi-sang qu'ils avaient jadis renié - lors de leur combat à travers un univers violent, peuplé de monstres mythologiques, de métamorphoses maléfiques et d'effroyables dangers.
Cet exil sera l'occasion pour cet esclave rejeté de se révéler leur arme la plus redoutable, et de devenir la figure héroïque qui donnera à cette troupe d'insoumis l'énergie de marquer à jamais l'éternité.