12 Jours (Raymond Depardon, 2017)

de le 28/11/2017
 
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Raymond Depardon signe avec 12 jours un documentaire engagé et nécessaire sur les internements psychiatriques sans consentement, un film qui ne laisse pas indifférent et interroge, de manière tacite, notre regard sur la folie. Ce film brut mais toujours bienveillant parvient à dé-stigmatiser les patients atteints de troubles psychiques pour leur donner à nouveau ce temps de parole d’où émerge la force vitale de la liberté et, paradoxalement, de la conscience. C’est l’occasion de revoir à travers ce documentaire, comment la thématique de la psychiatrie affleure dans l’œuvre cinématographique et photographique de Depardon et la manière dont il propose ici un plaidoyer politique attentif à leurs discours.

12 jours

A l’origine du projet de Depardon, il y a une loi : celle du 27 septembre 2013, qui stipule que les patients hospitalisés en HP sans consentement, c’est-à-dire par un tiers, doivent être présentés à un juge des libertés et de la détention avant 12 jours afin de statuer sur la poursuite de l’internement ou bien la sortie de l’établissement. Depardon vient poser sa caméra à l’hôpital du Vinatier à Lyon, grand centre psychiatrique, et filme ces audiences : un face à face entre un patient, accompagné de son avocat et un juge. Sur les 71 audiences qu’il a filmées, Depardon a choisi d’en montrer dix, des hommes et des femmes malmenés par leur esprit, la solitude, la douleur ou bien encore la société et le monde du travail. Constat glaçant : de ces 71 personnes internées lors de son enquête, pas une seule n’a pu ressortir après l’audience.

Depardon et la psychiatrie

12 jours s’inscrit dans le prolongement du travail de documentariste initié par Depardon à l’orée des années 1980. Le film, dont le sujet se pose à la croisée de la justice et de la psychiatrie, rencontre les thématiques abordées précédemment avec les documentaires San Clemente (1982) et Urgences (1987) pour la psychiatrie et Faits divers (1983) et Délits flagrants (1994) pour la justice. Ce travail sur l’univers asilaire est le fruit d’une rencontre avec Franco Basaglia, psychiatre italien, chef de file du mouvement de l’antipsychiatrie à la fin des années 1970. Près de Venise, à l’hôpital psychiatrique San Clemente, Depardon réalise alors un reportage photographique puis en vient à tourner un documentaire. La nécessité est celle de photographier, de filmer pour attester de la réalité et des conditions de vie des patients internés, s’interroger sur ce qu’est la folie et sa représentation pour les gens « ordinaires ». Cela passera essentiellement par une recherche sur les espaces coercitifs et au travers d’une histoire des corps : corps souffrants, corps abandonnés, corps malmenés, corps en dehors des normes, dans un espace clos sur lui-même, qui dit la hantise et le repli. Dans 12 jours, la folie se montre et se dit tout à la fois, l’enregistrement brut cède la place à une parole douloureuse, terriblement humaine et vitale, consciente la plupart du temps de sa « faute » : n’être pas comme les autres.

Un dispositif filmique qui révèle la parole

12 jours repose sur un dispositif technique bien spécifique : Depardon, accompagné de sa femme, Claudine Nougaret à la prise de son, a filmé ces audiences à 3 caméras, l’une cadrant le patient, l’autre le juge et la dernière offrant un plan général de la petite salle. Il conserve ainsi une dynamique d’échange égalitaire, les personnes étant filmées frontalement et à une distance similaire, en plans fixes. Les passages en champ et contre-champ sont réguliers, le temps de parole n’est presque jamais tronqué, proposant ainsi une durée réelle et effective de l’audience. Depardon n’intervient jamais ; après l’accord des patients, il est là pour restituer le plus objectivement possible leurs échanges. Cela donne lieu à des blocs de séquence d’une dizaine de minutes, se succédant les uns après les autres : les histoires malheureuses se disent et l’enfermement psychique et physique de ces patients se transmet au spectateur à travers une impression de suffocation et d’urgence. Depardon nous aura mis en condition dès la séquence d’ouverture : un long plan-séquence d’une caméra mobile, un peu désorientée, qui s’aventure lentement dans les couloirs sinueux de l’hôpital, accompagnée de la musique d’Alexandre Desplat : une lente plongée dans l’hôpital psychiatrique et sa déshumanisation. Depardon, par son montage, entrecoupe à quelques rares occasions ces audiences – denses en ce qui se raconte, parfois aberrantes, parfois cocasses, mais jamais sensationnelles-, par quelques plans du parc de l’hôpital, où les patients prennent l’air et un café, fument une cigarette, tournent en rond avec leur solitude dans un épais brouillard bleuté, quasi onirique.

La détention et la liberté

A la lisière du politique et du psychiatrique, 12 jours remet à leur juste place ces hommes et ces femmes : celle, digne, de ceux qui s’expriment, parfois avec une lucidité désarmante, sur leurs maux et leur folie. Ces audiences permettent aux patients de sortir de l’univers psychiatrique, de l’entre-deux du soin, pour rencontrer celui de la loi et de la justice, en s’entretenant avec un juge de la « détention » mais aussi de la « liberté ». D’une jeune femme fragile qui ne réclame qu’à passer quelques heures avec son enfant, à un jeune garçon qui dit avoir la folie des hommes en lui, en passant par deux femmes qui ne tiennent plus à la vie, le juge (deux hommes, deux femmes) tente d’amorcer un dialogue qui, malheureusement, est bien trop souvent de son côté. Parfois désarmé face à un discours désordonné, ou à l’inverse, désarçonné par la justesse de l’appréciation de soi, le juge doit composer avec des dossiers médicaux qu’il ne peut que se contenter de lire. L’internement, à la demande de son patron, d’une employée d’Orange résonne étrangement dans le contexte actuel : qui peut véritablement statuer s’il s’agit d’un désordre psychique ou bien d’un burn-out ? 12 jours prend alors une ampleur nouvelle et engagée dans le filmage des mots de cette femme qui, dévastée par l’expérience, tente de retrouver un égal à qui parler, loin des pressions de la société et des normes environnantes. Le film en constitue un recueil bienveillant : la justesse des entretiens, la vérité nue qui s’en dégage, la brutalité du trouble, ne laissent pas indemne.

La folie à l’écran

Loin de l’image fantasmée de la folie dans le cinéma de fiction, qui a donné pourtant de très belles choses, pensons à Une femme sous influence (Cassavetes 1974), De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites (Newman 1972) ou encore Cérémonie secrète (Losey 1968), pour ne citer que la représentation des femmes (là où le politique, le sociétal, le moral, viennent s’immiscer subrepticement), il y a aussi le cinéma documentaire. 12 jours s’inscrit dans la ligne directe de films engagés comme Titicut folies (Wiseman 1967) et Fous à délier (Bellocchio 1975), des films où le corps est en prise avec l’espace asilaire et l’esprit, avec le système coercitif. Chez ces trois réalisateurs, une même récurrence du plan sur les visages douloureux, le même respect de l’humanité, la même place accordée à la parole libérée, une même problématique : comment faire pour retourner dehors ? Mais l’enfermement n’est-il pas déjà dans les barrières psychiques, ce que la société redouble alors à travers ses institutions ? 12 jours est un film bouleversant et plein de compassion où les apparences tombent, le regard se décille, et où se disent, à travers les mots, les maux d’une société qui détourne le regard quand bien même, ici, on nous parlerait de nous-mêmes.

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