Emily Dickinson, A Quiet Passion : L’Art au féminin

de le 03/05/2017
 
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À l’occasion de la sortie cette semaine du biopic consacré à la poétesse américain Emily Dickinson, voici ce que le cinéma nous a proposé lorsqu’il s’est arrêté sur des artistes qui ont marqué l’Histoire.

A personnalité atypique, film atypique. Raconter Emily Dickinson, c’est dépeindre une famille qu’elle n’a jamais quittée, une éducation religieuse contre laquelle elle s’est rebellée, une passion pour la poésie qui l’a possédée. Intransigeante, digne, rebelle, mystérieuse et brillante, Emily est devenue la poète que l’on connait sans obtenir la reconnaissance de son vivant. Le réalisateur Terence Davies voue une admiration et un respect absolu pour l’art de la jeune femme, et tout se sent à l’écran. Il n’y a pas une image qui ne soit composée pour faire sortir et sentir toutes les nuances d’une personnalité complexe. Davies a fait un film qui ressemble à Dickinson, un film passionné, austère, touchant, dur et exigeant. Tout ce qui fait l’œuvre de l’artiste est dans le film. L’atmosphère de la Nouvelle-Angleterre du XIXème siècle est parfaitement restituée et l’interprétation de haute volée. Cynthia Nixon est d’une justesse extrême dans le rôle-titre, insufflant une certaine fragilité à cette rigueur trop apparente. A l’occasion de la sortie d’Emily Dickinson, A Quiet Passion, nous avons souhaité revenir sur quelques femmes artistes ayant eu un destin mémorable. Un destin que le cinéma n’a pas laissé échapper.

 

Peintres

Le destin d’une artiste peintre, passionnée et passant des heures à composer et représenter une image née de son imaginaire a forcément de quoi séduire un auteur. C’est peut-être la forme d’art qui se rapproche le plus du cinéma et, en tout cas, celle qui a le plus inspiré les réalisateurs. D’Artemisia d’Agnès Merlet (où Valentina Cervi incarne cette artiste peintre italienne du XVIIème siècle, féministe avant l’heure, se battant pour le droit d’exercer son art avec des modèles vivants) jusqu’au récent Paula de Christian Schwochow (relatant le destin hors normes d’une artiste à l’aube de l’art moderne), ces portraits sont avant toute chose des odes à la liberté de la femme et à la liberté de création. Le magnifique Frida de Julia Taymor met en scène une formidable Salma Hayek prenant les traits de la peintre mexicaine surréaliste, communiste et bisexuelle au XXème siècle. Une artiste brillante qui manie autant son art par passion que par nécessité d’affirmer son existence. Séraphine de Martin Provost donne à Yolande Moreau l’occasion d’une composition magnifique et permet de découvrir une artiste méconnue, fantasque et illuminée où le « qu’est-ce que la création ? » est posé avec intelligence et subtilité. Enfin, avec Big Eyes, Tim Burton nous raconte l’histoire d’une supercherie. Dans les années 60, le peintre Walter Keane a connu un succès retentissant avec ses tableaux représentant des enfants aux yeux immenses. Tableaux dont la véritable peintre était sa femme Margaret. C’est le destin de cette jeune femme, jouée par Amy Adams, qui est au cœur du récit de Burton, à une époque où l’art est devenu pleinement une industrie.

 

Sculptrices

Le cinéma s’est peu attardé sur cet art en général mais laisse quand même un film marquant : Camille Claudel de Bruno Nuytten. Il fallait bien toute l’ardeur, la flamme et la passion d’Isabelle Adjani pour donner vie à cette artiste et à ce film qui emporte tout sur son passage. Claudel était habitée, amoureuse, irraisonnée. L’interprétation d’Adjani est bouleversante tant elle est le personnage. Le film ne doit en aucun cas effrayer par sa durée (près de 3 heures tout de même) et permet un accès à une artiste et un art pour un public plus large. Le personnage revient sous le regard de Bruno Dumont dans Camille Claudel, 1915. Juliette Binoche incarne l’artiste au moment où cette dernière est internée. Une autre approche, un film plus minimaliste.

 

Créatrices de mode
Là encore, peu de films ou plus exactement peu de personnalités abordées. Une seule véritablement : Coco Chanel, à travers deux films. Si Coco Chanel et Igor Stravinsky de Jan Kounen aborde frontalement la liaison passionnelle entre les deux artistes alors au sommet de leurs notoriétés, le Coco avant Chanel d’Anne Fontaine montre l’ascension de la jeune femme, véritable incarnation de la modernité. Deux variations, deux types d’interprétation (Anna Mouglalis joue la passion sensuelle, Audrey Tautou est plus intériorisée), deux moments de vie différents d’une seule et même personne.

 

Chanteuses

Sans doute la chanson est l’art qui a le plus inspiré le cinéma du fait de sa modernité et sa prise directe avec un public. Populaires ou plus réservés, des destins de grands noms de la chanson ont été mis en images avec des approches bien différentes. Si Tina de Brian Gibson joue la carte du biopic classique (mais passionnant) relatant le destin hors normes de la mythique Tina Turner, La Môme d’Olivier Dahan défie les conventions dans sa structure pour mieux nous faire approcher la personnalité unique d’Edith Piaf. Récemment, le biopic fait sur Dalida par Lisa Azuelos nous faisait partager avec pudeur, émotion et aussi une certaine objectivité la complexité et fragilité de la chanteuse dans une forme facilement abordable. Moins connue chez nous, Selena Quintanilla-Perez était la chanteuse latina la plus populaire en son pays au début des années 90. Son assassinat à l’âge de 23 ans a marqué les esprits. Le film Selena de Gregory Nava lui rend un hommage sincère, rythmé au son de musiques latines et permet à Jennifer Lopez d’accomplir une jolie performance. Les Runaways de Floria Sigismondi raconte la création du premier grand groupe de rock féminin à travers les portraits de Joan Jett et Cherie Currie (Kristen Stewart et Dakota Fanning) dans un récit vitaminé, captant l’esprit rock de la fin des années 70. Autre ambiance, dans un registre lyrique, la vie de la Callas ne pouvait pas être ignorée du Septième art. Callas Forever de Franco Zeffirelli visite la personnalité de la célèbre cantatrice avec tout le talent de Fanny Ardant. Un regard pertinent sur un mythe face au temps passé.

 

Danseuses

Autant les films musicaux mettant en scène de superbes numéros de danse sont courants, autant des biopics sur des artistes pratiquant cet art le sont moins. Il a fallu le superbe La Danseuse de Stéphanie Di Guisto pour un peu remédier à cela et nous intéresser au parcours de Loïe Fuller et d’Isadora Duncan. Avec ce premier film, la réalisatrice nous donne à voir le génie d’une danseuse chorégraphe incroyable (Fuller) et brandit l’étendard de la liberté de création. La performance de Soko est envoutante.

 

Ecrivains

Avant notre Emily Dickinson, le cinéma s’est arrêté sur quelques destins de femmes écrivains mythiques. Virginia Woolf a été superbement et malicieusement représentée dans le formidable The Hours de Stephen Daldry à travers trois destins (la romancière elle-même, une incarnation de son roman Mrs Dalloway, et une lectrice sur laquelle l’œuvre a un impact). Nicole Kidman incarne à la perfection cette grande dame de la littérature au bord de la folie. Plus léger, Jane de Julian Jarrold aborde la vie de l’écrivain Jane Austin à travers une histoire d’amour vécue dans sa jeunesse. L’interprétation d’Anne Hathaway est toute en délicatesse. Plus sérieux, l’amour passionné entre George Sand et Alfred de Musset est mis en scène par Diane Kurys dans Les Enfants du siècle. Juliette Binoche donne toute la fièvre nécessaire à son personnage. Autre histoire d’amour, celle de Colette et de Willy. Devenir Colette de Danny Huston revient sur ce couple et leur relation tumultueuse à l’aube de la carrière de la romancière. Film méconnu, il possède pourtant un casting royal avec le génial Klaus Maria Brandauer, Virginia Madsen et la très belle Mathilda May dans le rôle de Colette. La relation Simone de Beauvoir/ Violette Leduc est à l’honneur dans Violette de Martin Provost. Emmanuelle Devos incarne avec beaucoup de sensibilité le rôle-titre et le film a le mérite de mettre en avant une personnalité peu connue, pionnière dans l’art de se raconter au travers d’un roman. Enfin, Diane Kurys à nouveau s’attaque à un illustre auteur en la personne de Françoise Sagan. Son film, Sagan, est certes classique dans son traitement mais passionnant et divinement porté par Sylvie Testud. La personnalité de la romancière est tout à la fois fantasque, attachante, drôle et émouvante et le film ne trahit pas son modèle.

 

Comédiennes

Assez peu de biopic cinéma consacré à des comédiennes. On ne peut pas mentionner à proprement parler le film d’Olivier Dahan Grace de Monaco tant il est plus consacré aux côtés altesse royale que comédienne de Grace Kelly. La mythique Marilyn Monroe n’est évoquée que dans My Week with Marilyn de Simon Curtis et le film ne retrace pas le destin foudroyé de la comédienne mais un instant précis (le tournage du Prince et la danseuse) de sa vie et son entretien avec un journaliste. Pourtant, la personnalité de la star est bel et bien décrite, avec justesse et délicatesse, et surtout joliment interprétée par Michelle Williams. Autre comédienne iconique, Joan Crawford est représentée dans Maman très chère de Frank Perry à travers son rôle de mère intransigeante et peu aimante. Le film est adapté de la biographie de la propre fille de Joan. Faye Dunaway prête ses traits à Crawford et la rend cruellement effrayante. Autre genre, autre star, c’est la superbe Amanda Seyfried qui incarne la cultissime star du X Linda Lovelace dans Lovelace de Rob Epstein et Jeffrey Friedman, un biopic un peu trop sage mais pas dénué d’intérêt. Enfin, la grande Sarah Bernhardt (dite La Divine) méritait elle aussi son biopic. Le film est rare, presqu’invisible. Il est pourtant signé Richard Fleischer et se nomme The Incredible Sarah, porté par Glenda Jackson dans le rôle principal. Rien que pour découvrir la personnalité et le destin de ce monstre sacré qu’était Sarah Bernhardt, le film vaut la peine d’être trouvé.

 

Emily Dickinson, A Quiet Passion de Terence Davies. Sortie le 3 mai 2017.