Elles font bouger le cinéma français

de le 24/06/2017
 
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Pour la sortie dans les salles d’Ava, premier long-métrage de Léa Mysius, explorons cette même génération de femmes qui commence à prendre le pouvoir dans le cinéma français.

Malgré la quantité de films produits par la France ces dernières années, rares sont ceux qui sont parvenu à marquer vraiment l’esprit des spectateurs. Les quelques rares exceptions ont essayé de repousser tant bien que mal les règles établies d’un cinéma français un peu sclérosé, mais cependant en attente de changement. C’est dans ce contexte que l’on espère de transition qu’a émergé cette génération de scénaristes et réalisatrices à qui nous devons des premiers long-métrages les plus réussis qui sont sortis récemment. Ava, Grave, Divines, Mustang, Maryland, Voir du pays, La Danseuse… Des films qui ont autant laissé une forte impression dans les festivals que dans les salles de cinéma. La prise de risque est d’autant plus symbolique que ces long-métrages accomplis par des auteures avec un E, se sont faits dans des genres cinématographiques plus traditionnellement considérés comme masculins. Ces femmes pleines d’audace et de talent ont réussi à retourner cette prise de risque en atout majeur pour se distinguer des productions contemporaines plus banales et timorées. Une révolution est-elle en marche ?

 

Grave, de Julia Ducournau (2017)

Après plusieurs court-métrages avec Garance Marillier, la réalisatrice donne à sa jeune actrice un rôle incroyable dans un premier film qui a fait s’évanouir plusieurs spectateurs lors de sa présentation en festival.

Si Grave est impressionnant sur la forme, il n’en est pas moins sur le fond. Passé les références et le choc de certaines séquences, le film explore de nombreuses thématiques évocatrices. Comme l’avaient compris les grands réalisateurs d’épouvante ou d’horreur, Julia Ducournau ne se sert du genre que pour prétexter une réflexion plus creusée sur notre société. La réalisatrice aborde notamment le fait d’abandonner ses propres convictions, afin d’être accepté par un groupe particulier. Ici, le film prend comme cadre l’un de ces weekends d’intégration dans un établissement scolaire réputé qui défraient parfois la chronique.

Or, pour la jeune Justine qu’incarne Garance Marillier à l’écran, les conséquences de ce renoncement se feront ressentir autant dans sa chair que dans celle des autres…

 

Divines, de Houda Benyamina (2016)

La réalisatrice fit sensation avec ses jeunes actrices en remportant la Caméra d’or, prix récompensant le meilleur premier long-métrage présenté lors du Festival de Cannes.

Houda Benyamina travaille son cinéma en se considérant toujours en lutte. Fondatrice de l’association 1000 Visages, visant à initier au cinéma celles et ceux qui n’y ont pas forcément accès dans les banlieues, elle fait souvent des inégalités sociales en France le cœur de ses créations. D’abord via ses court-métrages, elle prolongea sa réflexion avec les clandestins de son moyen-métrage Sur la route du paradis, primé dans plusieurs festivals à travers le monde. Elle se lança finalement dans la réalisation Divines, mettant en scène sa propre sœur Oulaya Amamra. Le film décrocha trois Césars : celui de la Meilleure première œuvre, du Meilleur espoir féminin et de la Meilleure actrice dans un second rôle.

For Assia, son prochain long-métrage, se déroulera sur trente années autour de l’indépendance de l’Algérie. La réalisatrice y dépeindra une histoire d’amour entre un reporter américain et une révolutionnaire algérienne, inspirée de figures historiques comme Djamila Bouhired et Zohra Drif.

 

Voir du pays, Delphine et Muriel Coulin (2016)

Il fallut attendre cinq années pour que les deux sœurs s’associent de nouveau après leur premier film et donner un treillis aux actrices Soko et Ariane Labed à leur retour d’opération militaire à l’étranger.

Leur premier long-métrage 17 filles explorait cette question de l’émancipation sociale d’un groupe de jeunes femmes de Lorient, faisant le choix de devenir toutes mères en même temps après que l’une d’entre elles tombe enceinte. Les sœurs Coulin replaçaient leur regard parmi un régiment de l’armée stationné dans un hôtel chypriote, afin que ses membres y expriment la violence accumulée lors des combats en Afghanistan avant de revenir en France. Coincés dans ce paradis avec leurs souvenirs d’enfer, les femmes de Voir du pays sont tout autant contaminées que les hommes par la guerre, tout cela mis en scène dans un film aussi troublant qu’oppressant.

Adaptant sur le grand écran un roman au sujet pour le moins atypique de Delphine Coulin, Voir du pays a été récompensé du prix du Meilleur scénario de la sélection Un certain regard au Festival de Cannes.

 

Victoria, de Justine Triet (2016)

Trois ans après La Bataille de Solférino, la réalisatrice fait complètement s’épanouir Virginie Efira qui incarne l’héroïne très complexe de son deuxième long-métrage.

Victoria a de remarquable qu’il fait partie de ces films littéralement inclassables. Déjà dans son premier film, Justine Triet brouillait les pistes en mettant en scène Laetitia Dosch et Vincent Macaigne au cœur des foules de militants politiques lors de l’élection présidentielle de 2012. Retenant un peu plus son usage de la caméra à l’épaule quatre ans après, la réalisatrice fait naviguer Virginie Efira dans plusieurs registres avec une surprenante aisance. Celle-ci y incarne un personnage très contemporain d’une femme luttant simultanément dans ses vies plurielles d’avocate, de mère célibataire et d’amante. Victoria peut être alors aussi bien hilarante, parfois grave et même très sensuelle.

Justine Triet offre avec sa deuxième réalisation à Virginie Efira un rôle hors du commun, qui plus est dans une filmographie qui était encore essentiellement composée de comédies pour l’actrice belge.

 

La Danseuse, de Stéphanie Di Giusto (2016)

Pour son premier long-métrage, la réalisatrice n’a pas eu froid aux yeux avec cet étonnant biopic, qui commence tel un western aux États-Unis et finit en un somptueux portrait historique dans le Paris de la Belle époque.

On ne pourra pas dire que l’ambition de Stéphanie Di Giusto n’ait pas été à la hauteur du défi d’adapter la vie tumultueuse de Loïe Fuller. Servie par une photographie absolument majestueuse de Benoît Debie, la réalisatrice fait de Soko cette artiste qui a révolutionné l’univers de la scène avec cette danse serpentine qui l’aura éprouvé physiquement. Ce spectacle total de son, de lumière et de mouvements lui demandera autant d’aplomb que cette volonté d’aller au bout d’elle-même pour réussir à s’imposer dans un milieu dominé par des hommes, incarnés tantôt par François Damiens ou Gaspard Ulliel.

La Danseuse est un premier film puissant et plein d’audace et c’est bien de cela dont le cinéma français à besoin aujourd’hui. Une chance pour nous que Stéphanie Di Giusto n’en manque pas. De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace !

 

Ma vie de courgette, de Claude Barras et écrit par Céline Sciamma (2016)

La réalisatrice Céline Sciamma prête aussi ses talents de scénariste à d’autres comme à Claude Barras sur son film d’animation Ma vie de courgette. Elle remporta d’ailleurs le César de la Meilleure adaptation, aux côtés de celui du Meilleur film d’animation.

En transposant L’Autobiographie d’une courgette en scénario, Céline Sciamma a su trouver le ton juste pour parler de choses difficiles, voire impossibles, qui touchent malheureusement la jeunesse. Car si les petits personnages aux yeux écarquillés du film de Claude Barras nous bouleversent autant, c’est en grande partie grâce aux dialogues tissés entre eux par Céline Sciamma. Cette dernière parvient à construire une histoire tournée vers l’optimisme d’un avenir meilleur et toujours avec un humour sur le fil du rasoir.

Après La Naissance des pieuvres, Tomboy et Bande de filles, la réalisatrice ne décrocha finalement son premier César qu’en tant que scénariste pour Ma vie de courgette qui fut également nommé aux Oscars.

 

Mon roi, de Maïwenn (2015)

Après avoir débuté au cinéma en tant que très jeune actrice, Maïwenn Le Besco ne réalisa son premier court-métrage qu’en 2004, avant de signer son premier long, quasi autobiographique, deux ans plus tard.

Maïwenn cultive d’ailleurs cette profonde différence vis-à-vis de ses pairs, gardant volontairement floue la limite entre la fiction et la réalité. Depuis son premier Pardonnez-moi, ses films ont toujours emprunté des éléments de sa vie privée, ô combien tumultueuse. Avec son style documentaire au plus près de ses protagonistes, la réalisatrice exorcise ses tourments à travers ses actrices principales. À l’instar d’Emmanuelle Bercot, qui remporta le Prix d’interprétation féminine à Cannes pour Mon roi, où cette dernière se remémorait sa relation passionnelle et destructrice entretenue avec Vincent Cassel. Cette romance amère et brute à l’écran est directement inspirée de celle vécue par la réalisatrice avec son ancien compagnon Jean-Yves Le Fur.

En attendant sa prochaine réalisation, Maïwenn reviendra devant la caméra aux côtés de Tahar Rahim et Rochdy Zem dans le film Un vrai bâtard de Teddy Lussi-Modeste.

 

Mustang, de Deniz Gamze Ergüven (2015)

Après être passée par la prestigieuse école de La Fémis, cette réalisatrice franco-turque a obtenu le César de la Meilleure première œuvre et a représenté la France pour l’Oscar du Meilleur film étranger avec le puissant et lumineux Mustang.

Déjà dans ses deux court-métrages, Deniz Gamze Ergüven développait ces confrontations sous haute tension au sein même de la cellule familiale. L’autorité patriarcale ne s’exprimait que dans une violence quotidienne. De ces relations chaotiques entre père et fille en format court, elle en tirera son premier long-métrage sur cette sororité qui doit s’émanciper du carcan imposé par une société turque plus traditionnaliste, imposant notamment le mariage forcé. Avec un casting solaire, Mustang est surtout un film plein d’espoir face aux discriminations et violences faites aux femmes dans le monde et accompagné par une sublime bande originale composée par Warren Ellis.

La réalisatrice termine actuellement son deuxième film aux États-Unis. Dans Kings, Daniel Craig et Halle Berry feront face aux émeutes qui secouèrent la ville de Los Angeles en 1992.

 

Maryland, d’Alice Winocour (2015)

Trois ans après son premier film, elle co-signe le scénario de Mustang tout en réalisant son deuxième long-métrage intitulé Maryland en 2015.

Ce qui traverse tout d’abord les deux premiers films d’Alice Winocour, c’est ce rapport au corps, malade, brisé par le mental. Tandis que Soko incarnait cette patiente souffrant d’hystérie suivie par le professeur Charcot, Matthias Schoenaerts subissait quant à lui le contrecoup du retour de la guerre, avec ses fameux troubles de stress post-traumatique. La réalisatrice travailla au plus près cette contamination du physique par le psychique dans ce thriller étouffant qu’est Maryland, transformant cette sublime villa sur la côte d’Azur en une véritable prison dorée en état de siège.

Le film aura tellement impressionné les spectateurs américains qui l’ont découvert au Festival de Cannes qu’Hollywood en a déjà entreprit un remake. Le scénario est entre les mains talentueuses de Taylor Sheridan, auteur notamment de ceux de Sicario ou Comancheria.

 

Maman(s), de Maïmouna Doucouré (2016)

Parmi les futurs talents du cinéma français à suivre de près, Maïmouna Doucouré tient désormais une très bonne place après que son deuxième film Maman(s) ait reçu le César du Meilleur court-métrage.

Ce sont ces grandes barres HLM qui font l’univers de ses deux premiers court-métrages où deux mondes se côtoient, s’affrontent et s’esquivent : ceux des enfants et des adultes. Cache-cache en 2013 puis Maman(s) en 2016 tiennent leur force d’être filmés à hauteur d’enfant. Mais son deuxième film remporta pas moins de 47 prix internationaux, dont celui du Meilleur court-métrage international au Festival de Sundance, le Grand prix au Festival de Toronto et donc celui du César du Meilleur court-métrage. Cette avalanche prestigieuse récompense justement la petite Sohkna Diallo interprétant Aïda qui assiste impuissante à l’arrivée d’une autre femme et de son bébé dans le foyer familial au bord de l’implosion.

De retour à Sundance en janvier 2017, la réalisatrice reçoit le Global Filmmaking Award pour le projet de son premier long-métrage qui s’intitule Mignonnes.

 

Ava de Léa Mysius est actuellement au cinéma.