Danielle Darrieux a 100 ans !

de le 01/05/2017
 
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Ce 1er mai 2017, nous célébrons le centième anniversaire d’une très grande actrice du cinéma.

Avec plus de 110 incarnations, aussi bien pour ses premiers ou seconds rôles sur le petit que sur le grand écran, Danielle Darrieux est l’une des actrices majeures du cinéma français. Elle commença d’ailleurs très tôt sa carrière en 1931, à l’âge de 14 ans. Sans aucune expérience ou formation, sa capacité à attirer la lumière dans Le Bal de Wihelm Thiele lui fit signer son premier contrat au cinéma. Actrice, comédienne, musicienne, chanteuse, elle est une artiste complète.

Danielle Darrieux aura surtout connu la Seconde Guerre mondiale. Elle qui avait tourné pour Billy Wilder ou Anatole Litvak ayant fuit l’Allemagne nazie, Darrieux se verra même contrainte de tourner des films pour la Continental, cette société de production française sous l’occupation, financée par des fonds nazis. Son refus aurait pu entrainer de graves conséquences sur son mari de l’époque, ambassadeur de la République Dominicaine suspecté d’espionnage et interné en Allemagne.

Claude Autant-Lara, Henri Decoin, Max Ophüls, Julien Duvivier, Jacques Demy… Sa nouvelle carrière en temps de paix fait d’elle l’égérie de nombreux réalisateurs avec qui elle multiplie les collaborations. Les années 1950 marquent l’apogée de sa carrière. On comparait alors son aura à celles de Greta Garbo ou de Marlene Dietrich. Elle donna la réplique à Jean Gabin, Jean Marais, Richard Burton, Alain Delon, Michèle Morgan, Bourvil, Jean-Claude Brialy, Gérard Philippe, Jeanne Moreau, Bourvil, Louis de Funès, Michel Piccoli, Simone Signoret, Fernandel… Son talent n’est pas seulement reconnu à l’intérieur des frontières françaises. Plus récemment en 2009, Quentin Tarantino lui rendit hommage dans son Inglourious Basterds, où la projectionniste incarnée par Mélanie Laurent se fait appeler Danielle Darrieux !

Pour vous éviter l’énumération d’une liste de ses films importants qui n’en finirait pas, à l’instar du Mayerling d’Ophüls ou bien Les Demoiselles de Rochefort en passant par l’adaptation du Rouge et le noir par Claude Autant-Lara, nos rédacteurs vous proposent à la place cinq coups de cœur cinématographiques, à voir ou à revoir, pour cette grande dame qui avait su imposer au grand écran ses doubles initiales vingt ans avant celles de Brigitte Bardot.

 

Texte de Marc Moquin

L’Affaire Cicéron, de Joseph L. Mankiewicz (1952)

S’il est peut-être étonnant d’entamer cette rétrospective par un second rôle de Danielle Darrieux, c’est aussi pour souligner la diversité de sa carrière, son caractère international et sa capacité à marquer un film avec le temps de quelques apparitions. L’Affaire Cicéron est sans doute l’un des scénarii les plus brillants adaptés et réalisés par Joseph L. Mankiewicz – autant dire l’un des plus brillants scénarii d’Hollywood classique. L’intrigue d’espionnage, prenant place en Turquie, en pleine Seconde Guerre mondiale, se croise avec un amour contrarié, thème fort de Mankiewicz. La modernité de l’ensemble est encore et toujours stupéfiante, dans le naturel du développement du récit, histoire vraie certes, mais adaptée sans pareil.

La finesse d’écriture est à l’image des dialogues : constamment brillante, surprenant, cynique comme il faut. Tragédie camouflée oblige, L’Affaire Cicéron laisse évidemment la part belle à ses interprètes, James Mason, et Danielle Darrieux, figure française « d’un autre temps », comme Allemands et Anglais se plaisent à être d’accord dessus, si convoitée par le cinéma américain, à l’instar de son compatriote Louis Jourdan. L’alchimie des deux, c’est un flegme britannique frisant l’indifférence morale face à la froideur magnétique d’une noblesse décadente. Danielle Darrieux est finalement la pulsation matricielle de L’Affaire Cicéron ; autrement dit, comme pièce maîtresse – c’est le cas de le dire – d’un film d’espionnage, James Bond girl avant l’heure, elle aurait certainement su mettre au pas 007.

 

 Texte d’Alexis Hyaumet

La Vérité sur Bébé Donge, de Henri Decoin (1952)

Ce film est pour Henri Decoin la troisième adaptation d’un roman de Georges Simenon, le célèbre auteur de la série des Maigret. La Vérité sur Bébé Donge s’ouvre sur un Jean Gabin moribond dans un lit d’hôpital, où les médecins font leur possible pour le sauver d’un empoisonnement. La responsable n’est autre que sa femme Élisabeth, incarnée par Danielle Darrieux. L’esprit de François Donge divague alors entre le présent et le passé, de sa rencontre avec cette jeune femme libre et lumineuse que tous surnomment Bébé, aux visites régulières de la femme trompée, au visage fermé et au corps statufié. Il est déjà étonnant de découvrir Gabin en homme au comportement assez méprisable, même s’il se repentira trop tard de ses actions de bourgeois suffisant.

Avec ce jeu d’aller-retour dans le temps, Danielle Darrieux incarne quasiment deux personnages différents à l’écran. Ce rôle principal fut également considéré par l’actrice comme l’un des plus importants de sa carrière. Tout d’abord, il lui donnait enfin cette dimension dramatique que ses précédentes interprétations ne lui avaient jamais permis. Ensuite, Danielle Darrieux elle-même avançait que ce fut grâce à celui-ci que sa carrière put vraiment se relancer à l’époque. Or, c’était son ancien mari qui lui avait confié ce rôle de Bébé Donge, celui qui n’était autre qu’Henri Decoin lui-même, pouvant nous donner une autre interprétation à la relation houleuse de ce beau couple dépeinte dans le long-métrage.

Texte de Joseph Di Gregorio

Madame de…, de Max Ophuls (1953)

Louise (Danielle Darrieux) mène une existence vide. Pour combler ce vide, elle joue. Une dette de jeu l’oblige à vendre une paire de boucles d’oreille offerte par son mari (Charles Boyer). Un jour, elle rencontre le baron Donati (Vittorio De Sica) dont elle va follement s’éprendre. Confrontée pour la première fois à la passion amoureuse, Louise voit son existence et sa propre personne chamboulées.

Plus que le roman de Louise de Vilmorin qui sert de point de départ au film mais qu’Ophüls jugea trop mièvre et creux, c’est la thématique de prédilection d’Ophüls (le bonheur entravé) et la construction circulaire de l’histoire (les boucles d’oreille jouent un rôle crucial et sont l’arc narratif) qui intéressent le cinéaste. Sa mise en scène est éblouissante et donne à cette Madame de… toute la consistance qui semblait lui faire défaut à l’origine. Comédienne fétiche d’Ophüls, Danielle Darrieux, qui connait là sa dernière collaboration avec le cinéaste, se voit confier un rôle en or. Elle donne à son personnage de femme vide de toute substance, une fragilité et une grâce qui emportent immédiatement l’attachement du spectateur. Cinéaste baroque par excellence, Ophüls donne à son film un accent de tragédie tout en lui offrant une élégance rare. Un film mythique et un écrin somptueux pour une actrice magnifique.

 

Texte de Marc Moquin

Marie-Octobre, de Julien Duvivier (1959)

Il est heureux que l’on ait pu enfin remettre à Julien Duvivier la place qui lui revenait dans le cinéma français, à travers une série de restaurations de ses œuvres. Marie-Octobre n’est pas simplement un modèle de thriller ou juste un grand rôle de Danielle Darrieux : c’est un film hanté par les démons d’un passé trouble, au message encore d’actualité. En réunissant une poignée d’anciens résistants, quinze ans après la guerre, séparés depuis l’assassinat de leur chef dans d’inquiétantes circonstances, Duvivier signe un film fort, politique et troublant. Il faut par ailleurs bien se dire qu’à la sortie du film, on a beau être au lendemain de l’Occupation, la peur demeure encore car c’est cette fois-ci celle des rouges, quand elle n’est pas alimentée par l’inquiétude d’un empire colonial s’effondrant. Le récit, en huis-clos ou presque, est une enquête minutieuse sur des citoyens somme-toute banals, une génération qui a reconstruit la France sans trop prêter attention aux fondements, au passé, sans doute effrayée par ce que l’on pourrait y déterrer. Même au sein du cinéma, on se remémore les luttes, si ce n’est le mépris, entre le clan des vertueux (Melville, Gabin…) et celui des corrompus (Renoir, Giovanni…) continuant à travailler toutefois ensemble.

Danielle Darrieux autant que son personnage, Marie-Octobre, c’est la nuance du portrait de cette France : l’actrice forte qui vient tempérer ce casting de gueules masculines (Bernard Blier, Lino Ventura, Serge Reggiani, Paul Meurisse…) ; l’innocence de la femme contre la brutalité ou l’amoralité de ces vétérans. Car elle était là, elle aussi, jeune témoin, jeune résistante, lorsque l’un d’eux à trahi le groupe. Dans de brillants jeux de découpage, à l’instar de ce qu’a fait Henri-Georges Clouzot, Duvivier affine son regard sur chaque personnage. Impossible de se dire que Quentin Tarantino ne se soit pas inspiré de certains plans, dont la focale écrase un personnage, seul, dans son environnement, pour mettre à l’écran ses Huits Salopards. Ici, par ailleurs, il y en a tout autant, chacun miroir de la paranoïa de l’autre, dans une ambiance faussement bon-enfant. Marie-Octobre est involontairement le médiateur de cette tragédie, petite histoire de la grande Histoire. Il n’en fallait pas moins pour Danielle Darrieux, dans un film symbolisant parfaitement sa force de caractère, son ambiguïté, son grand talent.

 

Texte de Joseph Di Gregorio

La Maison de campagne, de Jean Girault (1969)

On pourra trouver étrange de s’arrêter sur cette Maison de campagne quand il s’agit de pointer quelques films majeurs d’une comédienne exceptionnelle et dont la carrière se mesure en huit décennies. On pourra trouver maladroit de citer un film de Jean Girault (réalisateur de la saga des Gendarmes entre autres) alors qu’il y aurait eu du Decoin, Ophüls ou Autant-Lara à mettre en avant. Oui, La Maison de campagne n’est pas un grand film, une petite comédie sans prétention aucune, datée, qui ne trouve aujourd’hui son intérêt qu’auprès de nostalgiques et grands enfants. Mais voilà… on ne peut rien contre une madeleine de Proust. Et c’est ce que représente ce film.

Le couple Danielle Darrieux/Jean Richard fait sourire et possède quelque chose d’attendrissant. Les seconds rôles nous amusent (Maria Pacôme, Denise Grey, Guy Tréjean, Xavier Gélin…). C’est un film familial qui voit un pauvre homme céder aux caprices de sa femme et se compliquer la vie pour lui offrir une maison de campagne. Sans doute pour pointer du doigt les (faux ?) bienfaits de la ruralité face à la ville, ce film était bien dans l’air du temps lors de sa conception. Il en reste aujourd’hui quelque chose de sympathique, bon enfant et surtout le charme de Madame Darrieux qui fait de son personnage une adorable espiègle là où d’autres l’aurait rendu insupportable. Comme il n’y a point de plaisir coupable mais du plaisir tout simplement, alors vive La maison de campagne !