Blumhouse Productions : La petite boutique des horreurs qui casse la baraque

de le 02/05/2017
 
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Mercredi sort le phénomène Get Out qui a pulvérisé le box office américain, malgré son tout petit budget. Derrière ce succès, la société Blumhouse Productions.

Comment un film de genre comme Get Out, premier long-métrage au sujet potentiellement sulfureux, peut-il récolter plus de 40 fois sa mise au box office ? C’est la question qui étonne encore et toujours le petit monde hollywoodien, constatant l’explosion des certitudes dans lesquelles il s’était pétri depuis plusieurs décennies. Dans ce modèle américain où le cinéma est une industrie, dont l’unité est le million de dollars, la société Blumhouse Productions fait office d’exception qui confirme la règle. À l’heure où les grandes majors se battent à coup de franchises à tiroir et de succès se comptant en milliards de billets vert, cette dernière fondée en 2000 par Jason Blum poursuit en parallèle son petit bonhomme de chemin. Toutefois, sa progression exponentielle, avec ses propres séries phares dans l’horreur et l’épouvante, pourrait bouleverser à l’avenir un jeu qui semblait plié d’avance en faveur des gros studios. Car si sa spécialisation dans le genre maintient sa santé financière au beau fixe, Blumhouse Studios commence depuis quelques temps à lorgner sur d’autres secteurs et parvient même à débaucher des auteurs reconnus dans le cinéma, comme Damien Chazelle ou M. Night Shyamalan, et d’en faire les étalons de leur écurie ambitieuse en pleine expansion.

Une rentabilité paranormale

En dehors de sa qualité artistique intrinsèque, il faut reconnaître à la série des Paranormal Activity sa rentabilité incroyable. Le coût de 15 000 dollars du premier épisode pour des recettes s’élevant à plus de 193 millions semblait nous hurler que la formule miracle que convoitait Hollywood depuis tout ce temps avait enfin été percée. Or, si Jason Blum n’a clairement pas inventé l’eau chaude, en producteur malin, il a su trouver le moyen d’appliquer la bonne recette de manière systématique à plusieurs films développés en simultané. C’est donc la fameuse règle du “low budget, high concept” (petit budget, concept fort) qu’a exploité avec succès Blumhouse Productions à partir de la fin des années 2000. D’abord faute de moyens, puis ensuite de manière calculée, cette logique a toujours été familière du domaine de la série B. Cependant, si les dollars font toujours défaut au départ, rien ne garanti que les idées choisies soient pour autant les bonnes. Tous souhaitaient pouvoir réitérer l’aventure du hit Le Projet Blair Witch sorti 1999. Ce film à très petit budget laissait croire au spectateur qu’il découvrait une vidéo filmée par trois adolescents américains qui seraient mystérieusement disparus en forêt. Ses 60 000 dollars de base furent rapidement remboursés avec près de 250 millions accumulés au box office. Le film devint le plus rentable de tous les temps ! Dans la foulée, tous les grands studios américains ouvrirent chacun une filiale pour distribuer des films indépendants de série B. Néanmoins, cette frénésie opportuniste oubliait un point essentiel : le “high concept”. Lors de sa promotion, l’équipe responsable du Projet Blair Witch était allé jusqu’à cloitrer ses jeunes acteurs inconnus, afin de les faire disparaître de la circulation à l’approche de la sortie du long-métrage, et avait également profité du développement d’Internet en répandant la rumeur sur des forums que le film n’était pas une fiction, mais bien authentique. Sans avoir à dépenser des milles et des cents, Jason Blum parvint à trouver le moyen de créer le buzz sur ce film que personne n’attendait.

Devenir le maître de l’horreur

Vous vous souvenez à coup sûr de ces spectateurs d’une salle de cinéma, filmés en caméra infrarouge et sursautant au moindre bruit. Quel meilleur moyen de prouver l’efficacité de son long-métrage que sur un panel trié sur le volet ? C’est ainsi que Paranormal Activity commença à faire parler de lui auprès d’un public curieux de découvrir ces images qui terrifiaient autant ces spectateurs. La légende des réalisateurs Steven Spielberg s’invita à son tour dans la campagne de promotion. Jason Blum avait fait découvrir en avance son film au producteur de Poltergeist et, conquit par son efficacité, le laissa ajouter son écho positif dans les médias. Forcément, quand Spielberg parle, tout le monde écoute ! L’ultime coup de maître fut lors de la présentation de Paranormal Activity à la presse, où les journalistes étaient répartis dans une salle remplie, à dessein, de spectateurs prêts à hurler leur frayeur et bondir de leur fauteuil à chaque jump scare. Ainsi le mythe autour de Paranormal Activity était né avant même sa sortie au cinéma, qui ne fit que confirmer cette attente fébrile entretenue sur les réseaux sociaux pendant des mois. À l’ombre de ce carton incontestable au box office, nous avons tendance à oublier que les autres films produits à l’époque par Jason Blum furent de cruels échecs commerciaux. Dans ce cas, quel fut le meilleur moyen de tirer profit sur le long terme de sa poule aux œufs d’or ? Franchiser ! Il ne fallut pas au producteur pour entamer la procédure et de dupliquer autant que possible son Paranormal Activity. Un 2, 3, 4, 5, 6, peut-être un 7, qui sait ? Mais conscient que ce modèle pouvait aussi bien péricliter du jour au lendemain, Blumhouse Studios déploya ses ambitions en allant chercher d’autres franchises potentielles sur un schéma d’investissement similaire. Insidious en 2011, Sinister en 2012, American Nightmare en 2013, la société de production additionna les opus et capitalisa sur ses valeurs sures. Voyait-on fleurir alors sur leurs affiches la mention : “par les producteurs de (insérer le titre du succès précédent)”, devenant une garantie pour le spectateur. Jason Blum produira notamment 37 long-métrages entre 2014 et 2016, avec un record en 2015 avec 14 productions.

Attirer les auteurs

Avec cette productivité incroyable, Blumhouse Productions n’en oublia pas de jeter un œil vers l’avenir. En effet, s’il est un avantage à se spécialiser dans un domaine dans lequel on excelle, il peut très rapidement mener à une impasse, lorsque l’on ne parvient plus à recréer la surprise initiale. Par ailleurs, bien que les films d’épouvante et d’horreur low cost renflouaient irrémédiablement les caisses, les tentatives de thriller ou de comédies finissaient tragiquement en catastrophes dans les salles. Jason Blum comprit également ce paramètre et su rebondir avec talent. Si un budget minimum offre plus de contraintes qu’autre chose pour produire un long-métrage aux États-Unis, il garantit cependant un élément qui n’a pas de prix pour un réalisateur américain : le final cut. Dans cette économie d’un cinéma indépendant face aux mastodontes d’Hollywood, Blumhouse Productions pouvait se permettre de donner toutes latitudes artistiques à ses auteurs (tant qu’elles étaient financièrement acceptables). Blum s’assura en premier lieu de la confiance de réalisateurs réputés du genre et de contredire les mauvaises langues qui dénonçaient un spectacle cheap et mal fagoté. Le rejoignirent James Wan (Saw, Death Sentence), Barry Levinson (Rain Man, Sleepers), Scott Derrickson (L’Exorcisme d’Emily Rose et parti chez Marvel depuis pour Doctor Strange), Rob Zombie (The Devil’s Rejects, le remake d’Halloween) ou encore Eli Roth (Cabin Fever, Hostel). Mais le plus gros coup de poker de la part de Jason Blum fut d’avoir produit le deuxième long-métrage d’un jeune réalisateur prometteur, désireux de raconter l’histoire d’un étudiant jouant de la batterie et harcelé par le professeur d’une école newyorkaise de musique réputée. La sensation Whiplash aux Oscars 2015 confirma le flair du producteur, dont la réputation suffit aujourd’hui à elle seule à créer l’impulsion suffisante au Get Out de Jordan Peele ou d’aboutir à une prochaine conclusion d’une trilogie super-héroïque de M. Night Shyamalan qui combinera dans un troisième volet les héros d’Incassable et de son plus récent Split qui fut produit par Blumhouse Productions, naturellement.

Get Out de Jordan Peele. Sortie le 3 mai 2017. Film interdit aux moins de 12 ans.