Blade Runner et l’anticipation : construire des mondes meilleurs ?

de le 02/10/2017
 
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Lorsque l’on jette un coup d’oeil aux quartiers industriels de Los Angeles la nuit, on est peut-être pas si loin que cela du futur envisagé par Ridley Scott et son designer Syd Mead dans les premiers plans de Blade Runner. Ce futur, c’était 2019 : nous y sommes bientôt. Notre contemporain a toutefois évolué différemment, bouleversé par les nouveaux modes de communication, dont Internet. Il incombe désormais à Denis Villeneuve d’ériger un nouveau futur dans Blade Runner 2049, suite impossible et pourtant longtemps fantasmée d’un film qui fut un échec commercial et critique à sa sortie. A l’heure où l’on ne rêve plus de voitures volantes, mais que le transhumanisme et l’intelligence artificielle sont des sujets d’actualité, comment s’envisage le futur et ses jours dangereux ?

 

Vivre dans la peur

Curieusement, on se pose peut-être moins la question du futur qu’autrefois. Les quelques films d’anticipation qui sortent sont essentiellement des dystopies néo-orwelliennes peu inspirées et transformées en licences pour jeune public. Se représenter demain ne s’appréhende plus de la même manière, comme si le formidable diptyque spielbergien A.I. : Intelligence Artificielle (2000) et Minority Report (2001) avait définitivement bouclé la boucle. Dans les deux films, il s’agit d’échapper à un système revêtant les apparats de l’utopie, néanmoins gangrené de l’intérieur. Spielberg a beau être un cinéaste de la bienveillance, ses années 2000 sont marquées par une vision de l’humanité trouble (jusqu’au paroxysme de La Guerre des Mondes et Munich).

    

A.I. hérite de Blade Runner, il ne semble y avoir par ailleurs qu’un pas entre les fulgurances visuelles de évidemment plus encore des fondements de Philip K. Dick ou Isaac Asimov, prolongeant la réflexion sur la conscience artificielle jusqu’à l’appréhension de leurs sentiments : le jeune androïde David (Harley Joel Osment) ne rêve que d’amour, quelque part d’être un “vrai petit garçon” dans cette relecture de Pinocchio. Il est bon. De ses mésaventures, il n’hérite finalement que de la peur, incarnant les paroles de Roy Batty (Rutger Hauer) dans Blade Runner : “quelle expérience, d’être un esclave, n’est-ce pas ? Voilà ce que c’est, de vivre dans la peur”. Spielberg envisage tout l’épilogue de son film comme une forme de fiction intra-diégétique, où David, à défaut de pouvoir vivre son envie d’amour, se réfugie dans le monde des rêves, happy ending relatif qui distille finalement l’échec de l’humanité, de toute façon disparue et remplacée par ses propres créations.

 

La grotte des rêves perdus

Il y a un effet miroir dans Minority Report, adapté par ailleurs de Philip K. Dick, dont tout l’acte final recèle une forme d’ambiguïté autour des apparences. Certes, Spielberg n’est pas un cynique et il est important de croire dans l’espoir véhiculé par son cinéma. Mais la perspective d’une anticipation où la dystopie ressemble un peu trop à notre contemporain se confronte forcément aux aspirations humanistes du réalisateur. Après tout, l’exercice de Minority Report est aussi introspectif : pour un cinéaste qui revendique un “voir c’est croire”, il s’agit de mettre en scène un monde du transparent (à l’image du commissariat) et de l’omniscient (la technologie précogs) où tout n’est que fausseté. Un monde où John Anderton (Tom Cruise) obsédé par l’idée de tout voir, lui qui n’a pas vu son fils disparaître quasiment sous ses yeux, doit se soustraire au regard d’autres qui le condamnent, et plus encore, apprendre à reconsidérer son monde avec, littéralement, un nouvel oeil. Au point de se tromper ou de s’égarer ? Après tout, nous ne sommes toujours pas certains que, dans Total Recall (1990), toujours adapté de Philip K. Dick, Quaid (Arnold Schwarzenegger) ait échappé à ses rêves martiens.

Évidemment, le privilège des technologies futures (voire contemporaines, désormais…) c’est aussi l’évasion du monde du réel. Bien sûr, c’est Matrix (1999), bien sûr, auparavant c’était déjà Le Monde sur le fil (1973), mais plus encore, c’est surtout l’incroyable Le Congrès (2013) d’Ari Folman, passé – hélas – relativement inaperçu lors de sa sortie. A quoi ressemble le film du futur ? Il semble y avoir une inaptitude totale à envisager le futur du cinéma. Andrew Niccol le travaillait déjà dans S1mOne (2002), mais Ari Folman voit la disparition du cinéma, de l’expérience audiovisuelle, comme une abolition de la frontière entre fiction et réalité. Dans Le Congrès, le monde s’encloisonne dans une réalité alternative, en animation – donc, explicitement différente de la prétendue vraie réalité, alors que le récit a démarré depuis une question éthique qui sera certainement bientôt posée : le scan d’être vivants, en l’occurrence des acteurs, et le rachat de leur identité physique. Plus tard, c’est pouvoir incarner tout le monde. Et si le futur nous condamnais au rejet de soi-même ? Après tout, dans A.I., le petit David rejette sa nature d’androïde ; dans Minority Report, Anderton aimerait ne pas être ce père qui a laissé son enfant disparaître ; dans Blade Runner, Rachel refuse de croire être réplicant ; dans Le Congrès, on usurpe des identités pour vivre un fantasme infini, une caverne de Platon qui est plutôt un supermarché interminable.

 

Le Monde de demain

L’anticipation est aussi le terrain idéal des réflexions sociales et considérations politiques : Fritz Lang et son Metropolis (1927) déconstruisait les luttes sociales (encore – et déjà ! – sur fond d’intelligence artificielle) ; La Vie future (1936) préfigurait déjà la prochaine guerre mondiale à venir et l’avènement d’une nouvelle société lisse et verticale, utopique en apparence mais toujours sclérosée dans ses fondements. La construction de l’univers de Blade Runner est toute aussi verticale, constituée d’oppositions entre la masse de la surpopulation terrestres, surplombée par la toute-puissance des empires corporatifs, dont la Tyrell Corporation. C’est à l’image d’un autre groupe bien connu dans l’univers de Ridley Scott : Weyland – Yutani, de la saga Alien, dont le slogan témoigne d’une volonté démiurge : “Construire des mondes meilleurs”. Il est à noter que dans Alien : le huitième passager (1979), son nom n’est jamais mentionné : on fait référence à “La Compagnie”, qui ne deviendra Weyland – Yutani que dans Aliens : le retour, inspirée des noms de constructeurs automobiles British Leyland et de Toyota.

En 1984, Ridley Scott réalisait le célèbre court-métrage publicitaire Apple : 1984, à l’occasion de la présentation du Macintosh. De manière méta, il y poursuivait son questionnement de l’empire corporatif, évidemment au travers d’un Big Brother adapté de George Orwell, mais peut-être, de manière plus anticipée, aussi autour d’Apple – qui deviendra, ironiquement ou non, le genre de corporation dénoncée. La condition du futur semble toujours bel et bien inféodée aux enjeux et besoins du capitalisme, sur Terre évidemment, où même dans l’espace, de la colonie minière d’Outland (1981) et son contremaître obsédé par un rendement qui satisfait ses employeurs, à d’autres mondes inédits, comme dans Avatar (2009) où il est toujours question d’enjeux économiques. Dans la version extended cut du film de James Cameron, le prologue se déroule dans une ville futuriste quasiment calquée sur le Los Angeles de Blade Runner, marquée par les corporations industrielles qui communiquent d’un film à l’autre : Weyland-Yutani (Alien, Prometheus) / Tyrell Corporation (Blade Runner)[1] / RDA (Avatar). Même dans Le Congrès, la firme derrière le monde alternatif est une fusion corporative : Miramount-Nagasaki.

     

A l’évidence, il se pose régulièrement la question d’une planète exsangue, ravagée, qui voit l’humanité clivée entre les pauvres diables condamnés à s’entasser dans les ruines, et ceux qui voguent vers de nouveaux mondes. Avatar, c’est justement la fuite du vieux monde : relecture du mythe de Pocahantas oblige, à l’image de ceux qui quittaient la vieille Europe, qui ont bien vite fait de faire péricliter l’utopie des Amériques[2]. Dans Blade Runner, des dirigeables publicitaires assènent leur promotion pour les “colonies extérieures”, narguant à la fois ceux laissés sur place et, d’une certaine manière, le spectateur, qui ne les verra jamais (peut-être dans Blade Runner 2049 ?). Le monde était déjà surpeuplé dans l’anticipation de Soleil Vert (1973), et sa ville sans décors futuristes, mais d’un contemporain, éventuellement volontairement daté, devenant effrayant. On prend enfin conscience du désastre écologique qui se profile à l’horizon, rimant, nécessairement, avec un désastre social. Toutes les ressources naturelles sont affectées, jusqu’à même notre capacité reproductive dans Les Fils de l’homme (2006). Le système, immuable, pèse sur les individus de Soleil Vert, comme il pèse sur ceux de Blade Runner ou des Fils de l’Homme : ces films ne sont que d’éternelles fuites en avant.

Blade Runner 2049 est aussi l’histoire d’une fuite, toujours celle de Rick Deckard (Harrison Ford) mais aussi celle de l’Agent K. (Ryan Gosling). A la différence près que s’il fallait échapper à un futur sans avenir dans Blade Runner, il faut désormais composer avec un futur rattrapé par le passé. Un système pourri qui tourne en rond et dont les renvois d’oeuvres en oeuvres ne font que confirmer la tangibilité de ces interrogations. Il appartient aussi à Denis Villeneuve de savoir se démarquer de Ridley Scott, imposant d’emblée une relecture graphique de l’univers correspondant davantage à l’esprit de la première version de scénario de Blade Runner, signée à l’époque par Hampton Fancher, revenant officier sur cet opus. Le rétrofuturisme de Blade Runner, distillé dans son style néo-noir, transcendait l’esprit d’un film au temps sclérosé. Reste à savoir désormais si le nouveau monde du futur de Blade Runner 2049 tolère encore le rêve, ou tout du moins, à propos d’autre chose que des moutons électriques.

[1] Lors de la promotion de Prometheus, Ridley Scott s’est amusé à sous-entendre que les univers de Blade Runner et Alien pourraient être liés, notamment par ce dénominateur commun. Et pour cause : le bureau de Weyland de Prometheus renvoie évidemment à celui de Tyrell dans Blade Runner.

[2] Ridley Scott y a par ailleurs consacré le sous-estimé 1492 : Christophe Colomb (1992), film à charge trop souvent confondu comme une hagiographie du personnage.

Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve, mercredi 4 octobre dans les salles.