Au bout du Tunnel : Cinéma et corruption en Corée du Sud

de le 05/05/2017
 
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La sortie dans les salles françaises du thriller sud-coréen Tunnel, dénonçant l’attitude hypocrite des politiciens face à un drame et déplacée des médias en quête de scoop, n’est pas sans rappeler le scandale de corruption qui a ébranlé tout un pays et conduit à la destitution de la présidente Park.

Deux années seulement après avoir sorti le trépidant polar Hard Day, le réalisateur sud-coréen Kim Seong-hun s’est donc lancé dans ce Tunnel. Son nouveau film est véritable survival pour Ha Jung-woo, incarnant cet humble père de famille, emprisonné au cœur d’une montagne suite à un éboulement. Le jeune cinéaste ne s’embarrasse pas de fioritures au début de son deuxième long-métrage et nous plonge au plus vite dans l’action. Mais au-delà de sa trame principale, Tunnel est à découvrir sous une autre lumière, depuis les ultimes rebondissements politiques en Corée du Sud. Il est l’un des films les plus critiques envers l’ancienne présidente élue Park Geun-hye, dénonçant l’hypocrisie des responsables du gouvernement. Ces derniers n’ont aucun scrupule à instrumentaliser sciemment ce drame servant de fil rouge au scénario, essayant d’abord de se dédouaner de toute responsabilité de la catastrophe, avant de chercher le moyen d’en tirer tout le crédit, si jamais l’opération de sauvetage devenait un succès. Mieux encore, l’actrice Kim Hae-sook interprétant la ministre en charge dans le film, ressemble à s’y méprendre à l’ex (désormais) présidente Park. Destituée le 10 mars 2017 pour corruption, cette dernière avait réveillé de sombres souvenirs aux citoyens du pays et surtout donné du fil à retordre à un cinéma très attaché à sa liberté d’expression.

À la découverte des films récents provenant de Corée du Sud, les spectateurs néophytes s’étonnent très souvent, voire s’émerveillent, du ton brut de ce cinéma pas comme les autres. Celui-ci a pu rayonner au-delà de ses frontières, notamment grâce au retentissement du Old Boy de Park Chan-wook, sorti en 2003. Avec des artistes indépendants associés à un succès populaire, ce cinéma coréen contemporain n’est en réalité que le résultat d’une longue lutte par rapport à une histoire politique violente, que vécue aussi brutalement le reste de la population. La fin précipitée du mandat de la présidente Park Geun-hye fut un énorme soulagement pour beaucoup. Celle qui était la fille du dictateur Park Chung-hee, ayant dirigé le pays d’une main de fer pendant plus de dix-sept ans avant d’être assassiné, n’avait pas hésité à abuser de ses pouvoirs sur la culture (comme son père avant elle). Cela afin de mieux surveiller la création cinématographique, quitte à imposer tacitement une forme de censure d’État et d’éviter à des voix trop critiques ou contestataires de s’élever contre son autorité.

L’un des événements qui avaient profondément marqué le pays en 2014 fut le naufrage d’un ferry avec 304 victimes à son bord, dont 250 lycéens. À la suite de la tragédie, sortit le documentaire La Vérité ne coulera pas avec le Sewol. Ce film mettait en évidence les failles du gouvernement dans la gestion du naufrage. Pourtant, le film bénéficia d’un engouement suspect au niveau de ses entrées dans les salles. En effet, toutes les places avaient été vendues. Pourtant, les salles en elles-mêmes n’étaient remplies qu’à moitié. On ne découvrit qu’à travers le très récent scandale de corruption, impliquant l’ancienne présidente, que son ministère de la culture avait acheté toutes ces places de cinéma ! Ne pouvant interdire la sortie du documentaire, cette stratégie fut appliquée afin qu’un minimum de spectateurs puisse voir ce documentaire de Lee Sang-ho et Ahn Hae-ryong. De plus, la société CinemaDal qui distribuait le film, assista impuissante au retrait soudain de l’aide publique qui lui était habituellement accordée. Ajoutons à cela que, lorsque le festival international du film de Busan, l’un des événements cinématographiques les plus prestigieux d’Asie, avait diffusé le documentaire sensible, l’organisation avait vu aussi une grande partie de ses subventions disparaître. Le festival fut également visé par plusieurs audits et enquêtes menées par le ministère des finances publiques.

Des cinéastes face à une histoire politique violente

Parmi ces procédures que l’on aurait pensé d’un autre temps, on retrouve aussi l’existence d’une liste noire. Elle était essentiellement composée de personnalités notoires du monde artistique sud-coréen dont il fallait limiter l’exercice. Mais revenons quelques décennies en arrière… Depuis sa séparation arbitraire d’avec la province nord communiste en 1953, la Corée du Sud n’a pas pour autant été son reflet antithétique. Entre les années 1960 et 1990, le parcours politique du pays a été émaillé par deux dictatures. Les dirigeants issus de l’armée ne laissaient aucun moyen de contredire leur vision, en particulier dans cet art si populaire qu’a toujours été le cinéma. Après un véritable âge d’or dans les années 1950, le putsch de Park Chung-hee imposa aux réalisateurs l’interdiction de représenter dans leurs films tout propos pouvant être considéré comme négatif. L’essentiel des films autorisés se résumait à des romances assez banales, loin d’une actualité moins heureuse. Cependant, cette situation n’empêcha pas certains cinéastes comme Im Kwon-taek d’émerger. Et cela même s’il était peu apprécié par chez lui et qu’il était difficile de voir ses long-métrages à l’étranger. Im Kwon-taek a depuis été reconnu comme l’un des cinéastes les plus importants de la Corée du Sud.

Une fois que le pouvoir fut redonné au peuple avec les élections de 1992, le cinéma national prit un nouvel essor. Le nombre de sociétés de production s’était démultiplié. On sait désormais que les grands cinéastes qui se sont fait remarqués dans cette nouvelle vague ont développé une certaine aisance à mélanger les genres. Car c’est justement par le genre que le cinéma sud-coréen a pu exorciser les traumatismes résultants de la dictature. La meilleure allégorie étant celle du Old Boy de Park Chan-wook, où le personnage principal est emprisonné sans raison pendant quinze ans et, une fois libre, se lance dans une quête sanglante pour retrouver ses ravisseurs. Le public n’était pas enclin à retrouver cette triste époque être traitée trop frontalement à l’écran dans des drames sociaux. Depuis, les scénaristes, réalisateurs et producteurs font feu de tout bois pour dénoncer la corruption de l’État, que ce soit dans des comédies, des polars, des films d’action et s’attaquant à toutes les périodes de l’histoire de la Corée. Le récent Mademoiselle de Park Chan-wook avait adapté le roman de Sarah Waters pour traiter de la corruption effective d’une partie de l’élite coréenne au profit de l’envahisseur japonais dans les années 1930, à l’instar du dernier film de Kim Jee-woon The Age of Shadows.

L’arrivée au pouvoir de la présidente Park Geun-hye n’avait pas refroidi les ardeurs de certains cinéastes. Malgré la glorification patriotique de la Corée du Sud dans des superproductions plus ou moins accomplies artistiquement, on pouvait compter ces dernières années des films comme Veteran de Ryoo Seung-wan, Intimate Enemies d’Im Sang-sooThe Fake de Yeon Sang-ho, Gangnam Blues de Yoo Ha, Inside Men de Woo Min-ho, Asura de Kim Seong-su, The Truth Beneath de Lee Kyoung-Mi et ainsi Tunnel de Kim Seong-hun. Tous ont été des films à la fois très populaires, dans lesquels les politiciens n’ont vraiment pas le beau rôle et où l’argent sale contamine ceux qui les côtoient. Tout en divertissant leurs spectateurs avec des films forts, ces cinéastes n’ont pas perdu espoir de faire bouger les choses. Sans doute gardaient-ils en mémoire l’impact qu’avait eu Silenced de Hwang Dong-hyuk. Ce dernier était tiré d’une histoire vraie révoltante, d’un enseignant découvrant que dans son établissement pour élèves sourds et malentendants, des professeurs abusaient impunément des enfants. Pour éviter le scandale, le pouvoir local avait étouffé l’affaire auprès de la justice. La sortie du long-métrage en 2011 provoqua l’émoi du pays qui poussa le gouvernement de l’époque à repousser la prescription du viol sur mineur et ainsi, par la suite, d’organiser un nouveau procès qui condamnera définitivement les coupables.

Tunnel de Kim Seong-hun est actuellement au cinéma.