Armistice du 11 novembre : dix films pour revenir sur la Grande Guerre

de le 12/11/2016
 
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L’anniversaire de l’armistice du 11 novembre 1918 nous donne l’occasion de replonger dans quatre ans de chaos retranscrits par le cinéma.

La Première Guerre Mondiale est un conflit artistiquement colossal notamment par la proximité historique qu’il entretient avec les débuts du cinématographe. Son importance dans les mœurs de la société, marquant par ailleurs l’achèvement des idéaux du XIXème siècle, a alors engendré un certain nombre de films réfléchissant sur le trauma d’une guerre sans pareil, à la fois dans l’immédiat du champ de bataille, mais aussi à posteriori dans un monde de l’après. Bien moins de films ont été tournés sur la Première Guerre Mondiale que sur la Seconde, mais on ne trouve en revanche pas moins de grandes œuvres, proposant des regards variés sur une période historique complexe dont les stigmates ne sont encore pas si lointains.

Retour sur dix films, éparpillés sur près de cent ans de cinéma, disséquant le premier conflit de la guerre moderne et mécanisée – soit le début de ce qu’aujourd’hui, nous définissons comme « le film de guerre », presque par opposition aux autres films historiques.

Bien entendu, cette sélection est loin d’être exhaustive, de nombreux grandes oeuvres traitant du conflit sont tout autant à mettre en avant.

 

officiers

La Chambre des Officiers, de François Dupeyron (2001)

Entamons par une exception, puisque La Chambre des Officiers n’est pas à proprement parlé un film de guerre. Adaptant un roman de Marc Dugain, le film de François Dupeyron suit le destin d’Adrien, jeune lieutenant de l’armée française, défiguré par un obus d’artillerie dans les tous premiers jours de la guerre. Le reste du conflit, il le vit dans la chambre des officiers de l’hôpital du Val-de-Grâce de Paris, au milieu des autres gueules cassées que la chirurgie plastique, alors naissante, tente de reconstituer tant bien que mal. En dépit de son sujet, Dupeyron y fait régner une sobriété absolue. Le film est certes profondément formel, magnifié par l’étonnante et profonde photographie jaunâtre de Tetsuo Nagata (qui lui valut un César), mais ne se perd jamais dans un pathos académique. En reconstruisant son héros, Dupeyron sonde la blessure d’une société à jamais défigurée, à l’aube d’un nouveau siècle dont on aimerait qu’il n’apporte plus de blessures.

Le film valut également à André Dussolier un César du meilleur second rôle.

Afin de poursuivre : certainement une grande influence, Johnny s’en va-t-en guerre (1971) de Dalton Trumbo suit aussi la destinée tragique d’un blessé grave, cette fois-ci défait de presque tous ses membres et sens.

 

les sentiers de la gloire filmosphere

Les Sentiers de la gloire, de Stanley Kubrick (1957)

Peut-être l’un des plus célèbres requiem sur la Première Guerre Mondiale, Les Sentiers de la gloire est un constat sans appel sur l’absurdité des méthodes combattantes et le manque d’humanisme latent de l’Etat major français. Le colonel Dax (Kirk Douglas), commandant d’un régiment, est contraint d’emmener celui-ci à une mort certaine au terme d’un assaut sur une colline imprenable. Dans la bataille perdue d’avance, les soldats finissent par reculer. Sont désignés – au hasard – trois hommes condamnés à être fusillés pour l’exemple, alors qu’ils seront défendus par le colonel Dax. Dans une impasse sans issue, Stanley Kubrick convoque son immense savoir-faire cinématographique pour un film redéfinissant non seulement la captation du conflit, mais aussi ses sordides coulisses fratricides.

Inspiré de nombreux faits réels (723 militaires français ont été fusillés « pour l’exemple »), le film s’est confronté à l’hostilité du gouvernement français et à la menace de la censure, poussant United Artists à ne pas le distribuer en France. Il n’y sortira qu’en 1975.

Afin de poursuivre : Pour l’exemple (1964) de Joseph Losey et Le Pantalon (1997) d’Yves Boisset traitent également de condamnés à mort par les armes, pour désertion ou insubordination.

 

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Les Croix de Bois, de Raymond Bernard (1932)

Si le roman éponyme de Roland Dorgelès est certainement une pierre centrale de la littérature française sur le thème, son adaptation cinématographique par Raymond Bernard n’a pas moins de mérite. Dans Le Croix de Bois, la description du quotidien d’une escouade enterrée dans la tranchée, vue à travers le jeune Demachy, est exceptionnellement criante de réalisme. La modernité du traitement est largement due au fait que nombre des collaborateurs du film, acteurs comme figurants, aient été eux-mêmes combattants. Les séquences de camaraderie, de doutes sur l’engagement et de remise en question des ordres absurdes se mêlent à des batailles qui paraissent presque documentaires, notamment magnifiées par les plans en caméra épaule (chose alors rare) de Raymond Bernard. La réalisation traduit toute l’audace et l’inventivité du cinéma des années 30, héritier de la force visuelle de l’avant-garde française des années 20. En résulte un film prenant et à la modernité toujours incontestée.

A sa sortie, le propos largement pacifiste et antimilitariste du film n’a pas vraiment été bien reçu par le Ministère de la Guerre, cherchant à censurer l’œuvre de Raymond Bernard.

Les Croix de bois a été restauré par Pathé en 2014.

 

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Le Crépuscule des Aigles, de John Guillermin (1966)

La Première Guerre Mondiale a ceci de terrible de s’être découvert un nouveau champ de bataille : les cieux. Le Crépuscule des Aigles a beau être une superproduction britannique à grand spectacle, il ne sacrifie jamais sa portée subversive. En suivant les exploits aériens du lieutenant allemand Bruno Stachel (George Peppard), désespérément à la quête de la « Blue Max », récompense ultime des pilotes, le film oppose les vagues et anachroniques valeurs chevaleresque de l’aviation à la réalité de la guerre et de ses hommes assoiffés de sang. Face à l’échelle impressionnante dans la description de ses combats (centaines de figurants, dizaines d’aéronefs…) résonne également l’incroyable partition épique du grand Jerry Goldsmith, achevant une fresque mémorable finalement assez méconnue malgré son ampleur formelle et son message politique.

Afin de poursuivre : l’aviation durant la Première Guerre Mondiale a fasciné de nombreux cinéastes, du célèbre William A. Wellman et Les Ailes (1927) au mégalo Howard Hughes et ses Anges de l’Enfer (1927) dont on voit la genèse dans Aviator de Martin Scorsese, ou encore le plus méconnu et intime Les Tigres du ciel (1976) de Jack Gold.

 

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La Grande illusion, de Jean Renoir (1937)

Certainement l’œuvre la plus connue de Jean Renoir, La Grande illusion est souvent assimilée à son contexte de sortie anti-Seconde Guerre Mondiale. Narrant les mésaventures carcérales de deux pilotes français, interprétés par Pierre Fresnay et Jean Gabin, prisonniers de l’ennemi allemand, il préfigure le genre du film carcéral, ou plus particulièrement son sous-genre qu’est le film de stalag – ou de camp de prisonniers (Stalag 17, La Grande Evasion…). Ici, l’interrogation ne porte plus simplement sur la guerre en elle-même, mais plutôt sur le sursaut humaniste qui traverse ceux qui souhaitent y survivre. En confrontant les héros aux dérives du nationalisme (toujours à remettre dans le contexte de sortie), Renoir y tisse une lutte pour un idéal pacifiste en plus de celui socialiste. Récemment, dans son documentaire Voyage à travers le cinéma français, actuellement en salle, Bertrand Tavernier a toutefois nuancé le regard de Jean Renoir qui a hélas été amené à être un collaborateur de Vichy. Rien qui toutefois n’entrave la force moderne et contestatrice du métrage, universel et atemporel.

Enorme succès à sa sortie en France (au moins 3,5 millions d’entrées, le chiffre reste incertain) et à l’international, le film a toutefois été – évidemment – censuré en Allemagne nazie, avant de connaître le même destin en 1940, sous l’Occupation.

La Grande illusion a été restauré par Studiocanal en 2012.

 

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Un Long dimanche de fiançailles, de Jean-Pierre Jeunet (2004)

Adapté du sublime roman de Sébastien Japrisot, Un Long dimanche de fiançailles est le film de guerre français le plus ambitieux de l’époque contemporaine. Dans un mélodrame traversant la guerre, Mathilde (Audrey Tautou) est désespérément à la recherche de l’amour de sa vie, Manech (Gaspard Ulliel), condamné à mort pour mutilation volontaire et porté disparu sur le front. La fresque visuelle impressionnante de Jean-Pierre Jeunet explore la France de la fin des années dix et de l’après-guerre, se reconstituant morceau par morceau. Les figures atypiques et sympathiques si chères au cinéaste sont cette fois-ci meurtries par une blessure béante et douloureuse, que la quête salvatrice de Mathilde permet éventuellement de calmer. Les incroyables séquences d’assaut hors des tranchées restituent au mieux le chaos aléatoire et insupportable des combats de la Grande Guerre.

Disposant d’un colossal budget (56,6 millions d’euros), le film de Jean-Pierre Jeunet n’est paradoxalement pas véritablement français mais américain, majoritairement co-produit par la Warner. Cela n’a pas empêché son beau succès en France (près de 4,5 millions d’entrées) et la récolte de pas moins de cinq César (dont meilleur second rôle féminin pour Marion Cotillard et meilleur espoir pour Gaspard Ulliel).

Afin de poursuivre : Frantz (2016) de François Ozon, explore d’autant plus le trauma de l’après-guerre, confrontant le vétéran français Adrien (Pierre Niney) à Anna (Paula Beer), endeuillée par la mort de son fiancé, tué au front.

 

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J’accuse, d’Abel Gance (1919)

Si l’on connaît notamment Abel Gance pour son Napoléon (1927), le souvenir de la Grande Guerre, à laquelle il a participé, l’a hanté dans plusieurs œuvres, comme Paradis perdu (1940) et bien entendu J’accuse, colossal pilier de la dénonciation du conflit. Conçu comme un réquisitoire inspiré du célèbre texte d’Emile Zola concernant l’affaire Dreyfus, le récit confronte les idéaux d’un poète à une Europe déchue s’enfonçant dans la boue du sillon des tranchées, y mêlant également une intrigue mélodramatique entre deux amis et une femme. L’ambition absolue du cinéma de Gance voit les querelles mondiales se refléter violemment dans celles intimes, alors que la guerre dépasse le cadre politique et atteint profondément les mentalités de chacun. L’appel de la mort est tel dans le film que Gance y convoque le fantastique, faisant resurgir les innombrables cadavres transfigurés d’un conflit sans idéaux et sans morale, hantant de la sorte une génération entière qui se construit sur leur cimetière.

Longtemps invisible, notamment depuis la grave altération et destruction de nombre de ses bobines dans un incendie, J’accuse a enfin été restauré par Lobster Films en 2014.

Afin de poursuivre : Paradis perdu (1940), toujours d’Abel Gance, voit une romance naissante et passionnée être bouleversée par l’arrivée de la guerre.

 

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Lawrence d’Arabie, de David Lean (1962)

On oublie souvent que le front de la Première Guerre Mondiale s’étend au-delà des lignes de l’Occident. Lawrence d’Arabie suit le destin de Thomas Edward Lawrence (Peter O’Toole), britannique excentrique et indiscipliné, rêvant de grandeur et étant amené à être le leader de la révolte arabe de 1917. Faisant entrer de la sorte toute une nouvelle nation dans le conflit, ici face à l’empire turc, Lawrence convoite l’unification salutaire des Arabes, épaulé par le Shérif Ali (Omar Sharif). Fresque profondément épique mais aussi poétique, ode orientaliste à la beauté du désert célébrée par la grande musique de Maurice Jarre, le (très) long-métrage de David Lean pose aussi la question de l’interventionnisme européen et des manigances politiques douteuses chapeautées par la France et l’Angleterre. Soit les racines d’un déséquilibre dont aujourd’hui encore, se paye le prix.

Intégralement tourné dans l’impressionnant format 70mm, Lawrence d’Arabie a été restauré en 2012, sous la supervision de la Film Foundation Martin Scorsese.

Afin de poursuivre : Docteur Jivago (1965), de David Lean également, explore lui aussi un autre front du conflit, ici, à l’Est, alors que la Russie est en pleine révolution bolchévique, en 1917.

 

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Capitaine Conan, de Bertrand Tavernier (1996)

Le front se déplace encore, ici jusque dans les Balkans, lors des derniers jours de la guerre. Le Capitaine Conan (dont l’interprétation de Philippe Torreton lui offrit un César) guerroie sauvagement avec les soldats de son corps-franc contre l’armée bulgare, désorganisée. Alors que la Der’ des Der’ agonise toute seule, Bertrand Tavernier prend la température des mentalités de cette époque entre deux eaux. La moralité du soldat est au centre du récit, puisqu’ici l’uniforme cache un guerrier primaire voire primate. Dans un pareil maelstrom d’absurdité, on y pardonne les crimes de guerre tout en condamnant les déserteurs désespérés. Alors que la fin de la guerre se doit d’annoncer l’équilibre, aussi précaire soit-il, le film suit des pérégrinations chaotiques qui contribuent à forger la malheureuse diversité de la guerre des tranchées.

Bertrand Tavernier fut également récompensé par le César du meilleur réalisateur.

Afin de poursuivre : l’Histoire et Bertrand Tavernier, c’est une longue histoire d’amour. Dans la continuité de la Grande Guerre, il a auparavant réalisé La vie et rien d’autre (1989) sublime drame voyant se confronter Philippe Noiret à deux femmes, Sabine Azéma et Pascale Vignal, recherchant, sans le savoir, le même défunt.

 

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A l’Ouest rien de nouveau, de Lewis Milestone (1930)

Impossible de faire une liste sur la Première Guerre Mondiale sans citer la clef de voûte que constitue l’adaptation du chef-d’œuvre d’Erich Maria Remarque, A l’Ouest rien de nouveau, par Lewis Milestone. Dans les débuts du cinéma parlant à Hollywood (développé trois ans plus tôt), le son n’est ici plus pour magnifier l’image mais pour être le témoin sensoriel d’un chaos inégalable. Suivant les pérégrinations de jeunes étudiants fraîchement embarqués dans l’armée allemande, cette chronique de la guerre des tranchées mêle le spectacle selon Milestone au sens du réalisme, sans sacrifier le dégoût constant qui a marqué l’œuvre de Remarque. Le plaidoyer anti-militariste était alors d’autant plus d’actualité alors l’Europe vacillait autour des idéologies totalitaristes et bellicistes, comme aujourd’hui encore, le message paraît faire toujours sens.

Lewis Milestone fut couronné par la statuette dorée du meilleur réalisateur à la deuxième cérémonie des Oscars, en 1930.

A l’Ouest rien de nouveau à quant à lui été restauré par Universal en 2014.

Afin de poursuivre : La Grande parade de King Vidor est une référence du cinéma muet américain à laquelle Milestone n’a pas pu échapper dans son adaptation. Plus tardivement, un autre grand film de guerre hollywoodien, Sergent York (1940) de Howard Hawks, a ce coup-ci utilisé le contexte de la Première Guerre Mondiale comme propagande en faveur de l’engagement américain dans la Seconde.