Adapter Eva : de Joseph Losey à Benoît Jacquot

de le 06/03/2018
 
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[Dossier élaboré par Amélie Ravaut et Meera Perampalam] 

Eva sort en salles le 7 mars,  le film de Benoît Jacquot tourne autour de personnages ambigus, qui sont sortis de l’imagination du romancier James Hadley Chase et ont été notamment mis en scène par Joseph Losey. L’occasion de se centrer sur quelques motifs qui parcourent les trois œuvres.

Le roman du britannique James Hadley Chase parait en 1946, Eva de Losey, son adaptation cinématographique, sort en 1962.  Film mutilé à sa sortie et assez mal accueilli par le public et la critique, Losey déplace l’action de l’Hollywood des studios à la Venise festivalière dans un noir et blanc stylisé et une bande-son émaillée du rire grave et inquiétant de Jeanne Moreau. Chase, dont l’œuvre, essentiellement policière, a été adapté de nombreuses fois au cinéma (Pas d’orchidées pour Miss Blandish de R. Aldrich en 1971), propose ici une trame grinçante et froide pour quiconque s’amourache d’un personnage aussi insaisissable, manipulateur et mystérieux qu’Eva. Un portrait de femme qui séduit autant qu’il inquiète.

56 ans plus tard, Benoît Jacquot offre sa vision d’Eva, intrigué par le roman depuis son adolescence. Il collabore pour la seconde reprise, avec le scénariste fétiche d’André Techiné : Gilles Taurand, après Les Adieux à la Reine en 2012. Il propose à Isabelle Huppert pour la sixième fois d’incarner l’une de ses protagonistes. Après Villa Amalia (2008), Huppert revêt la robe de la femme fatale incarnée par Eva. Cette intrigante courtisane croise le chemin de Bertrand, joué par Gaspard Ulliel (qui travaille pour la première fois sous la direction de Benoît Jacquot), et va ainsi à jamais troubler sa vie…

 

L’adaptation en question(s)

Le roman noir de Chase, à la tonalité sombre et lugubre des bars de seconde zone, embrumé par les relents de whisky et vénéneux comme son personnage féminin, a tout d’une tragédie aux qualités visuelles indéniables. Avec ses scènes elliptiques qui insufflent un rythme paroxystique, ses dialogues bien sentis aux allures parfois théâtrales, sa tension qui va crescendo et la finesse toute tonitruante du monde hollywoodien qu’il décrit, Eva de Chase est une aubaine pour qui veut s’approprier une histoire faite d’un glamour à pervertir. La dimension ludique à l’œuvre chez Chase (on parie, on joue sa carrière, son honneur, on tente des opportunités, on se ramasse au final) se retrouve chez Losey et Jacquot à bien des exemples. Si la scène finale du Casino est le lieu de l’ultime tentation et la dernière étape de la déchéance chez les trois auteurs, il n’en demeure pas moins que l’univers représenté est celui des apparences et de toutes les manipulations, un miroir aux alouettes. Chez Losey, la lagune de Venise et son histoire figurative et cinématographique apporte son lot de miroitements et de duplicité quand la ville d’Annecy chez Jacquot traduit l’abandon des villes de province et le lieu du déploiement de toutes les perversités banales. Le travail plastique de Losey tend vers l’abstraction et la condensation visuelle quand la narration de Jacquot se tourne plutôt vers l’auscultation clinique et froide d’une chute individuelle que tout et tous annoncent. Chez les deux réalisateurs, une même volonté de concision, d’efficacité narrative malgré d’importantes ellipses, d’échanges rythmés parfois ponctués d’ironie et de sarcasme. Un gout âpre, celui des chimères au réveil.

Les questions génériques sont également à l’œuvre, accordant un parfum particulier à chacune des adaptations. Les deux cinéastes offrent une ambiance radicalement contrastée à travers la musique notamment. D’un côté, Losey privilégie la frivolité, la liberté à la fois extravagante et provocatrice d’Eva à travers des échappées à contre-temps délivrées par la musique « jazzy » de Michel Legrand, et les intermèdes chantées répétitives via le lyrisme de Billie Holiday ou Tony Middleton. Les vinyles jonchent le sol où tournoie Eva, où s’extasie Tyvian, tous deux ensorcelés par « Loveless Love »… De l’autre, Benoît Jacquot, souligne l’ambiance propre aux thrillers et films noirs, grâce aux cordes frottées de Bruno Coulais, compositeur attitré du réalisateur d’A Jamais. La pesanteur des accords créant ainsi une atmosphère extrêmement mystérieuse et troublante, pointant la gravité dans laquelle baignent les personnages, fusionnant de ce fait, avec le climat austère et glacial d’Annecy.

 

Processus de création à l’œuvre

Clive/ Tyvian/ Bertrand est un faussaire arriviste, manipulateur colérique qui découvre malgré lui la richesse, la renommée, les paillettes et les relations faciles. Chez Chase, le personnage évolue dans le Hollywood de l’âge d’or des studios, chez Losey dans la Rome très prétendument de Cinecittà et des coproductions étrangères, et chez Jacquot dans le monde bourgeois de l’édition parisienne et des tournées théâtrales de province. Des magnats et moguls des années quarante aux éditeurs français d’aujourd’hui en passant par les producteurs italiens des années soixante, toute une ribambelle de créateurs et d’hommes d’affaires aux mœurs tendancieuses et à l’appétit financier qui dressent le portrait d’un univers impitoyable pour quiconque ne sait mettre en scène sa propre vie, sa propre personnalité. Un des traits majeurs du roman et des deux adaptations est la représentation-mise en abyme du processus de création : Jacquot l’a très bien remarqué, il s’agit pour Bertrand de retranscrire ses entrevues avec Eva pour en faire une œuvre de fiction. Malheureusement, la réalité dépasse toujours la fiction. Roman, pièce théâtrale, adaptation cinématographique que s’évertue à composer Tyvian/ Bertrand sont en deçà de la réalité : Eva, c’est le décor et l’envers du décor, un personnage comme on n’oserait l’espérer.

 

Les personnages et les faux-semblants

  • Eva

Le personnage féminin créé par James Hadley Chase, nargue la gente masculine par son impertinence et sa froideur mais séduit par sa plastique divine. Le narrateur Clive, en reste ébahi, et tente de percer le mystère de cette femme dont il donne difficilement son âge : 33 ou 37 ans… Elle s’amuse d’ailleurs sur l’évocation de son possible mariage (qui sera un leurre pour Chase, un mystère pour Losey, un véritable atout scénaristique pour Jacquot).

A travers les traits d’une captivante femme mûre, Jacquot prolonge le trouble provoqué par l’héroïne et y ajoute une distinction à la fois attractive et dérangeante. En effet, à travers l’interprétation d’Isabelle Huppert se greffent les caractéristiques de rôles de son répertoire : Michèle (Elle, Paul Verhoeven, 2016) ou encore Erika (La Pianiste, Michael Haneke, 2001). Ainsi, Eva devient théâtrale chez le cinéaste français. Le travestissement (perruque noire, cravache) fait d’Eva non seulement une femme fatale mais également un « personnage » où l’inhumanité prend alors forme sous un masque démoniaquement angélique.

Chez Losey, l’espace ne cesse de s’ouvrir ; le cinéaste opte pour une liberté totale du personnage qui navigue sur les gondoles et laisse place à ses va-et-vient entre Rome et Venise. Le chef opérateur Gianni Di Venanzo saisit la sensualité de Jeanne Moreau (alors âgée de 34 ans), à travers des gros plans, et rend compte par cette esthétique stylisée des atouts charme d’Eva, une courtisane française installée à Rome. Le personnage dessiné par Losey insiste sur l’indifférence qui naît de ce corps qui ne laisse paradoxalement pas insensible.

  • Clive / Tyvian / Bertrand

Clive, « client » obsédé par Eva, se présente comme un écrivain imposteur, imbu de lui-même. Cet arriviste charismatique dans le milieu (du cinéma pour Chase et Losey, du théâtre pour Jacquot), se dédouble en Tyvian (Stanley Baker) et Bertrand (Gaspard Ulliel).

L’interprétation de Gaspard Ulliel le conduit à « calquer » ce personnage sur Eva, transformant l’écrivain en un être tout aussi déstabilisant. Son passé de gigolo l’amène à se rapprocher de la prostituée, comme le souligne l’acteur : « on se rend compte qu’ils se ressemblent à plusieurs égards, qu’ils sont de la même race, du même rang, porteurs d’une dualité constante. Deux imposteurs qui se racontent une vie fantasmée. » Dans les bras de l’actrice Francesca (Losey), de la scénariste Carol (Chase), ou encore de l’assistante de son éditeur : Caroline (Jacquot), le protagoniste masculin se fond dans le misérabilisme et la soumission en multipliant les verres de whisky. Stanley Baker joue de cet aspect très agitateur et insolent, mais tout aussi fragile et insouciant, à l’antithèse de son physique d’étalon.

 

Des lieux envoûtants

Le roman de Chase embarque le spectateur à Los Angeles, dans le milieu hollywoodien, mais déroute en l’aiguillant sur le lac du Grand Ours, au chalet des Trois Points, lieu de rencontres et de confrontations. Là où Benoît Jacquot transpose son œuvre dans une atmosphère gémellaire à Annecy. C’est ainsi que s’opère le travail de Julien Hirsch, directeur de photographie, offrant une ambiance sombre à travers une couleur froide et inquiétante, où se lient des êtres à qui tout oppose en apparence. Les Alpes procurent ainsi un destin tracé à ces protagonistes sur des routes sinueuses menant au chalet perdu sous la neige, en passant par l’étrange demeure hautement sécurisée d’Eva. Jacquot suit alors les traces de Chase (britannique qui vivait en Angleterre et s’est donc servi de cartes pour les localisations américaines où se situe le roman !) en privilégiant un certain confinement (loin des flashs et strasses d’Hollywood).

Losey préfère garder l’univers glamour du cinéma en glissant sur les gondoles à Venise et de ses festivals où les masques sont aussi de mise, délivrant un exotisme à travers ses balades dans les ruelles romaines et vénitiennes. L’appartement d’Eva s’apparente à un luxurieux havre de paix, situé au dernier étage, convoitant les pulsions de Tyvian, loin de la résidence cloisonnée, prison du désir, qui attire étrangement Bertrand.

Ainsi les décors plantés, ce sont les ingrédients phares du roman noir qui saupoudrent ces lieux de prédilection : casinos, bars, où le vice s’invite dans le scotch, autour des roulettes russes, des regards méfiants aux sourires séducteurs… Chase promène ainsi ses protagonistes dans des restaurants en tout genre (que ce soit le Manhattan Grill ou encore le bar de Vine Street), des lieux qui font écho chez Losey comme chez Jacquot.

Le cocktail détonnant du genre, se déguste goutte par goutte, et laisse planer un goût mystérieusement fascinant, à travers ces décors urbains.

 

 A travers ces quelques motifs qui ne condensent pas les facettes des trois œuvres, Eva regorge de fascinantes trouvailles narratives et esthétiques dont Joseph Losey et Benoît Jacquot se sont emparés de manière différente, l’un, l’autre. Chez Losey, il s’agit de diffracter les facettes de l’identité à travers une mise en scène, dite moderne, tel qu’on le voit dans The Servant (1963). Jacquot, pour sa part, choisit de privilégier une certaine structure narrative, en insufflant des codes génériques propres aux thrillers psychologiques, telle son exploration de l’inconscient qu’on voit déjà à l’œuvre dans son travail avec Lacan (Jacques Lacan psychanalyste I et II, 1974).

[Dossier élaboré par Amélie Ravaut et Meera Perampalam]