8 mai 1945 : huit films sur l’avant et l’après

de le 08/05/2017
 
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Ce soixante douzième anniversaire de l’armistice du 8 mai 1945 mettant fin au front ouest de la Seconde Guerre mondiale, nous donne envie de suggérer, non pas une liste des meilleurs films sur le conflit, mais davantage ceux orbitant autour de sa conclusion et posant notamment la question de l’après. Il y est question de faire le bilan des dommages humains et matériels, des comptes à rendre entre vainqueurs et vaincus, et de réfléchir – une fois de plus – à pourquoi cette guerre devrait être, elle aussi, la der des der.

Le 8 mai 1945 est aussi l’occasion de se rappeler que rien n’est tout blanc ou noir, certes c’est la célébration d’une grande victoire ; c’est aussi l’anniversaire, plus tragique, du massacre de Sétif, perpétré le même jour en Algérie.

Ailleurs, la guerre n’est pas encore finie ; il faut attendre le 2 septembre 1945 pour que le Japon, écroulé par la puissance de l’atome, capitule enfin. Une paix éphémère qui ne fait qu’ouvrir la voie qu’à la Guerre Froide et ses conflits satellites.

Les pays européens concernés par le théâtre de guerre, victimes dans tous les cas, sont aussi ceux qui ont eu, ou développé depuis, une cinématographie importante pour traduire cette blessure et, tant bien que mal, la panser. C’est par ailleurs déjà les prémices (ou l’apogée, c’est selon) d’une coalition européenne : des films souvent coproduits dans un but commun de sensibilisation.

Black Book (Paul Verhoeven, 2006)

L’Occupation nazie aux Pays Bas a hanté les souvenirs de jeunesse de Paul Verhoeven. Non sans mélancolie, voire avec une certaine innocence – bientôt rattrapée par une inéluctable corruption – Verhoeven interprétait déjà l’image de la Résistance dans sa fresque Soldier of Orange. Trois décades plus tard, il fallait qu’il y revienne, plus acerbe, plus violent, de retour en Hollande après un exil aux Etats-Unis. Black Book est aussi une fresque détaillant de multiples points de vue, l’Occupation, la Résistance, la collaboration ou le simple quotidien. Mais c’est son dernier acte, plus que les autres, qui marquent profondément, exposant la folie contagieuse de la libération et ses dommages collatéraux. L’héroïne, Rachel Stein (Carice van Houten), agent infiltrée dans les hautes sphères allemandes, récolte la vendetta populiste et malhonnête qui embrase le pays. Verhoeven y élimine tout manichéisme dans sa vision de la Seconde Guerre mondiale, faisant se rejoindre l’humiliation physique et morale engendrée par de tels agissements.

Les Maudits (René Clément, 1947)

Impossible d’évoquer la Seconde Guerre mondiale en France sans aborder René Clément – plus tardivement, ce pourrait être Jean-Pierre Melville. Des Jeux interdits à La Bataille du rail, en passant par Paris brûle-t-il ?, Clément a capté de nombreux enjeux de l’Occupation. Les Maudits anticipent la défaite de l’Allemagne. L’intrigue voit un sous-marin U-boot embarquer plusieurs dignitaires nazis vers l’Amérique du Sud. A bord, un médecin français embarqué de force, est témoin du sinistre voyage. René Clément décrit subtilement la décadence de tout cet empire agonisant dont la médiocrité n’a d’égale que l’étroitesse du navire dans lequel ils s’entassent pour fuir. La modernité de la mise en scène programme d’emblée tout ce que les cinq décennies suivantes feront dans le genre un peu à part qu’est le film de sous-marin (à noter un long plan en caméra épaule traversant le U-boot, qui a de quoi rester dans les annales). Le nihilisme absolu du film est en quelques sortes à l’image de l’issue du conflit : malgré la victoire des alliés et la capitulation de l’Axe, en ressort-on vraiment vainqueur ?

Verboten! (Samuel Fuller, 1959)

De son titre français, hélas bien ridicule, Ordres secrets aux espions nazis, Verboten! est la retranscription du vécu du vétéran Samuel Fuller, mêlant points de vue américain et allemand au lendemain immédiat de la fin de la guerre. Le film pose frontalement et sans concession la responsabilité de chacun vis-à-vis de la misère ambiante. Alors que l’Allemagne, défaite de sa fierté, mendie sa survie auprès des alliés, une nouvelle génération grandit dans un terreau de haine recyclée et entretenue par la pauvreté. C’est bien pour cela, et pour ne pas renouveler l’erreur de la conclusion de la Première Guerre mondiale, que Samuel Fuller injecte tant d’énergie dans son film, pour sensibiliser la jeunesse d’un monde qui devraient être meilleur mais qui, pour en payer le prix, devra regarder de force les images des abominations commises par leurs parents. Images, par ailleurs, filmées entre autre par Samuel Fuller lui-même à la libération des camps. Certainement de quoi avoir envie de faire changer toute une génération.

Les Oubliés (Martin Zandvliet, 2015)

Film récent sur un sujet pourtant peu abordé, Les Oubliés décrit non seulement le devenir des (très) jeunes soldats de la Wehrmacht dans le monde de l’après, mais plus encore l’objet de revanche qu’ils ont constitué auprès des vainqueurs et victimes. En faisant déminer à des gamins amateurs des plages entières du Danemark, l’absurdité surgit immédiatement d’une entreprise aussi funeste, équivalent quasiment à une condamnation à mort. Derrière le film à suspens anxiogène autour du déminage en lui-même, le film pose justement la question de la responsabilité des jeunes devant leurs aînés. Finalement plus éloigné des sentiers rebattus par bien d’autres films contemporains sur la Seconde Guerre mondiale, Les Oubliés prouvent tout le potentiel d’actualité encore contenu dans le conflit, pour peu que l’on cerne le bon sujet.

La Scandaleuse de Berlin (Billy Wilder, 1948)

Il est important de citer Billy Wilder dans cette liste, opérateur du cinématographe allemand enfui justement avec Marlene Dietrich et bien d’autres. La Scandaleuse de Berlin étale et dénonce la misère sociale et morale imposée par les vainqueurs. Marlene Dietrich joue de son image, malmenée, forcée à la prostitution pour survivre dans une ville où les perspectives d’avenir ne sont guère reluisantes malgré les promesses. Le film de Wilder (autant auteur de la comédie satirique que de la tragédie) est non seulement une dénonciation de cette condition mais aussi un rentre-dedans certain dans le puritanisme américain, d’autant plus imposé par le code Hays. Moderne, subtil et cynique, le duo Wilder-Dietrich fait se mêler les genres avec une aisance certaine entre gravité notable et une relative légèreté, particulièrement entretenue par la belle Jean Arthur.

Allemagne année zéro (Roberto Rossellini, 1948)

Quel décor plus monumental pour Allemagne année zéro que la ville de Berlin toute entière, ses ruines et la réalité de son agonie ? Complétant une trilogie sur l’issue de la guerre (entamée avec Rome, ville ouverte puis Païsa), Rossellini établit sans commune mesure l’étendue du désastre. Allemagne année zéro est filmée à hauteur d’homme, plus particulièrement d’enfant, cristallisant l’authenticité de cette reconstitution qui n’en est finalement pas tant une. Quand bien même Rossellini n’est pas toujours subtil dans son portrait de certains allemands (l’ancien nazi vil et pédophile), il est difficile de ne pas être absorbé par cette description d’un quotidien inimaginable, désespérant et désespéré. La connexion avec l’aire contemporaine paraît d’autant plus frappante au regard du film d’Abbas Fahdel, le bien nommé Homeland : Irak année zéro.

Jugement à Nuremberg (Stanley Kramer, 1961)

Jugement à Nuremberg est avec peu de doute l’un des films les plus justes écrits et tournés sur les raisons et conséquences du nazisme à la fin de la guerre. S’éloignant du grand procès de Nuremberg, se focalisant ici sur un jugement satellite à propos d’eugénisme et de stérilisation, le film de Stanley Kramer (ayant brillé préalablement dans le même genre avec Procès de singe) considère tous les points de vue, toute les explications, tous les enjeux. Ce n’est pas tant un film à charge, qu’un film cherchant à comprendre les raisons d’une pareille dérive de la part d’un grand Etat et de grands intellectuels défendus ici par Maximilian Schell dans un de ses plus beaux rôles (qui lui valut l’Oscar du meilleur acteur). Malgré l’ampleur du sujet, une certaine intimité est de mise rendant le film d’autant plus bouleversant. Les confrontations sont légendaires et brillamment écrites opposant, tour à tour, Spencer Tracy, Burt Lancaster, Richard Widmark, Judy Garland, Montgomery Clift, et immanquablement, Marlene Dietrich. Il en fallait au moins cela pour ce film somme, autant pour le genre que face à l’Histoire.

Que la lumière soit (John Huston, 1946)

Dernier chapitre d’une série de documentaires commandée par le Ministère de la guerre américain, ayant impliqué nombres de grands réalisateurs (John Ford, William Wyler, George Stevens…), Que la lumière soit est peut-être l’une des œuvres de propagande les plus ambivalentes de l’histoire du cinéma. La caméra de John Huston (qui a préalablement filmé des combats au sol d’une incroyable violence dans son autre documentaire, La Bataille de San Pietro) s’invite dans un hôpital pour blessés psychologiques : des GI’s traumatisés qui ne peuvent plus parler, marcher, ou penser. Bien que le film s’axe sur les soins reçus par les victimes, la réalité qu’il montre est quasiment inédite face à ces soldats américains qui craquent complètement, loin des archétypes des canons du genre. Le résultat fut en revanche sans appel, ce témoignage unique fut censuré jusqu’en 1980. Encore aujourd’hui, il projette un regard précieux, et malheureusement toujours d’actualité, sur les conséquences psychologiques de la guerre, alors que l’on apprenait, il y a deux ans, que davantage de vétérans américains s’étaient suicidé qu’il n’en était mort sur le terrain en Irak et en Afghanistan.