7 Jours à la Havane : interview Gaspar Noé

de le 31/05/2012
 
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A l’occasion de la présentation au Festival de Cannes, dans la sélection Un Certain Regard, de 7 Jours à la Havane, nous avons pu nous entretenir avec le réalisateur d’un des segments les plus réussis, Gaspar Noé. Le réalisateur d’Enter the Void est ainsi revenu sur cette expérience faite un peu dans l’urgence et sur la suite de ses projets.

Propos recueillis en duo avec Antoine Bordat du site Angle[s] de vue.

Comment êtres-vous arrivé sur le projet 7 Jours à la Havane ?

Les producteurs français m’ont contacté pour faire partie du truc mais je crois que j’avais envie d’aller à Cuba. Du coup j’ai dit oui pour aller checker sur place, et au même moment Enter the Void a été sélectionné in extremis au festival de la Havane. Une fois sur place, ça ne ressemblait à rien d’autre que j’avais vu donc sans donner de oui définitif je leur ai dit « pourquoi pas ». Les producteurs m’ont envoyé une semaine sur place pour que je m’inspire et trouve un sujet, j’y suis allé puis revenu, puis je suis parti une troisième fois pour le tournage sans savoir ce que j’allais tourner. Et puis sur l’instant on s’est décidé.

Et comment il est arrivé ce sujet de rituel ?

Souvent, quand tu vas dans un pays que tu ne connais pas, tu vois surtout les différences avec la ville où tu vis. Ces différences m’ont sauté aux yeux quand j’étais au Japon, et à Cuba je ne m’attendais pas à ce que la magie noire soit aussi omniprésente. Et je ne m’attendais pas à ce que les gens dansent aussi bien. En fait j’ai hésité jusqu’à la dernière seconde entre faire un film de danse ou un film de magie noire, et finalement j’ai fait un film qui contient un peu les deux. Après effectivement, à un moment je pensais faire un truc plus violent, avec des sacrifices rituels d’animaux, mais comme je ne voulais pas tuer d’animaux sur le plateau il aurait fallu faire quelque chose avec des trucages, ça aurait compliqué le découpage et la post-prod numérique pour avoir du sang qui coule de la gorge d’un agneau, etc… je me suis dit que c’était plus risqué de réussir ça, et qu’en faisant un rituel un peu plus doux, avec simplement une colombe qu’on frotte contre la fille c’était plus facile à réussir. En plus on avait pas beaucoup d’argent et nous étions une équipe de 14 personnes, sans chef opérateur et avec un Canon 5D.

En même temps il y a un côté un peu expérimental dans votre film…

En fait j’avais même filmé une séquence avec des dialogues mais en la voyant j’ai trouvé que ça faisait un peu téléfilm donc j’ai coupé tous les dialogues. Mais ce n’était pas délibéré non plus de les couper à la base, ça ne l’était pas non plus de mettre des petits photogrammes noirs – il y a 12 images de noir entre chaque plan – mais je me suis dit que ça rythmait mieux le film et que le truc qui sort un peu du contexte passe avec ce choix artificiel de faire comme un diaporama où les plans ne s’enchaînent pas comme dans un film classique.

D’ailleurs c’est presque surprenant de voir ces plans noirs chez vous qui ne faites que des successions de plans séquences depuis quelques années maintenant, dans vos films ou vos clips.

J’ai toujours un peu de mal avec les champs-contrechamps. A chaque fois, passer d’un plan à l’autre, ça me parait comme un parti-pris artificiel. Là ça ressemble à des clignements de paupière, il y a des films que j’ai fait où les plans s’enchaînent par des fondus au noir, ouvertures au noir, etc… je me suis mal habitué et c’est difficile de revenir en arrière.

Il y a également un aspect très hypnotique dans ce procédé.

C’est aussi dû à la lumière générée par la torche. Dans toute la séquence de la forêt, on n’a pas utilisé des lampes torches mais des vraies torches et du coup la lumière vibre comme du feu sous le vent.

Le rituel que l’on voit est-il un vrai ou une reconstitution ?

Je me suis inspiré d’un vrai rituel et j’ai pris quelques libertés. Généralement ce sont des femmes qui préparent ce genre de rituel plutôt que des hommes, mais le fait de déchirer les vêtements, de mettre les jambes dans l’eau, etc… je l’ai vu. Ils considèrent qu’en déchirant les vêtements de quelqu’un on enlève la poisse du moment ou le mauvais œil qu’on lui a jeté alors qu’il les portait. Les religions d’origine cubaine sont peut-être plus présentes à Cuba que la religion catholique, et ça tu ne peux pas t’y attendre avant d’avoir mis les pieds là-bas.

C’est vrai que dans les images qu’on a en tête de Cuba on voit plus des vierges catholiques…

Oui mais ça c’est notre éducation, le côté occidental qui en a fait le fantasme d’un Las Vegas américain pendant des années. Mais la masse du peuple est essentiellement métissée ou noire et on trouve des résurgences du passé qui viennent aussi du fait que la religion catholique a un peu été mise au placard par Castro. En essayant de promouvoir l’athéisme ou la laïcité, ils ont indirectement poussé les autres types de religions.

Et l’homosexualité est vraiment un sujet tabou là-bas ?

Plus le lesbianisme que l’homosexualité masculine. C’est une société machiste où le soldat est tout puissant, et autant les hommes que les femmes sont très phallocrates, etc… et ce qui est étrange c’est qu’il est presque plus admis de voir deux hommes s’embrasser que deux femmes. Alors qu’en France ou aux États-Unis n’importe quelle minette qui se croit un peu maligne roule des pelles à sa copine pour choquer son copain de classe.

Il y a ce plan de fin très abrupt et qui coupe à hauteur du sexe du type qui exécute le rituel. Les filles sont violées en fin de rituel ?

[Rires] Ah non pas du tout ! C’est juste un plan sur sa taille pour marquer encore un peu la domination de l’homme quoi. J’avais des plans de lui en contre-jour et le plan de la taille et je trouvais ce dernier plus inquiétant. Mais non il n’y a pas du tout d’abus sexuel de ce genre là.

Votre segment tranche vraiment avec les autres. Est-ce que vous avez travaillé avec les autres réalisateurs ou pas du tout ? Le votre est le seul avec celui d’Elia Suleiman qui n’a aucun dialogue…

Non, on nous a juste dit qu’il fallait qu’on récupère des éléments des autres récits mais j’ai juste le même chaman/guérisseur que Laurent Cantet, c’est tout. Après pour moi la grosse différence entre le mien et les autres c’est que j’ai coupé tous les dialogues. La plupart des autres sont plus scénarisés, moi j’ai improvisé un truc et les dialogues n’étaient juste pas à la hauteur donc je les ai coupés.

Pour parler un peu du reste, on vous a vu récemment sur le plateau d’Only God Forgives de Nicolas Winding Refn. Vous y êtes allé pour voir votre pote ou pour rencontrer Ryan Gosling pour un prochain projet ?

Parce que je suis un peu pote avec Nicolas, parce que je devais rencontrer Ryan et que j’avais promis de passer les voir. Je devais passer plus tôt et je n’ai pas pu y aller au moment où les gens de Wild Bunch y étaient. Et puis j’avais envie d’aller à Bangkok tout simplement, même si je devais rester plus longtemps et qu’un problème familial m’a fait rentrer plus tôt.

Et votre prochain long métrage alors ?

A priori c’est un film en anglais, à Paris, et très sentimental. Un peu érotique aussi.

Et l’idée du porno en 3D, c’est oublié ?

Non c’était un peu un effet d’annonce. J’ai acheté des petits équipements 3D mais pour l’instant je ne suis pas convaincu par les moyens de diffusion. Avatar a fait son effet mais tout s’est un peu calmé je trouve.

Pourtant avec votre mise en scène qui découpe très peu les séquences, ça serait quelque chose à essayer…

C’est vrai que moins tu découpes plus la 3D fonctionne. Mais il y a un truc qui ne fonctionne pas en 3D c’est la caméra portée. Les travellings, les plans assez lisses ça va mais la caméra portée ou qui tourne c’est super nauséeux.

Et Cannes ? Vous y êtes quasiment à chaque fois… vous qui êtes féru de festivals, vous avez pu voir des films ?

En fait toute l’industrie cinématographique, tous les cinéphiles, tous les étudiants, tous les faux comédiens, toutes les fausses comédiennes, tous les mythos de France et de Navarre sont là ! Sinon je n’ai encore rien vu. Je vais essayer de voir Maniac, le Haneke et le Mungiu, mais c’est pas sur.

Merci à Clément Rebillat du Public Système Cinéma.